A UN RELIGIEUX
Je ne doute pas que Votre Révérence ne fît merveille dans la prélature, si elle y était appelée de Dieu; mais, ayant fait voir qu’il vous voulait en la charge où vous êtes, par le bon succès qu’il a donné à vos emplois et à vos conduites, il n’y a pas d’apparence qu’il vous en veuille tirer; car, si sa Providence vous appelait à l’épiscopat, elle ne s’adresserait pas à vous pour vous le faire rechercher; elle inspirerait plutôt à ceux en qui réside le pouvoir de nommer aux charges et dignités ecclésiastiques, de vous choisir pour celle-là, sans que vous en fissiez aucune avance, et alors votre vocation serait pure et assurée ; mais de vous produire vous-même, il semble qu’il y aurait quelque chose à redire et que vous n’auriez pas sujet d’espérer les bénédictions de Dieu dans un tel changement, qui ne peut être désiré ni poursuivi par une âme véritablement humble, comme la vôtre.
Et puis, mon Révérend Père, quel tort feriez-vous à votre saint ordre de le priver d’une de ses principales colonnes, qui le soutient et qui l’accrédite par sa doctrine et par ses exemples ! Si vous ouvriez cette porte, vous donneriez sujet à d’autres d’en sortir après vous, ou pour le moins de se dégoûter des exercices de la pénitence ; ils ne manqueraient pas de prétexte pour les adoucir et diminuer, au préjudice de la règle ; car la nature se lasse des austérités, et, si on la consulte, elle dira que c’est trop, qu’il se faut épargner pour vivre longtemps et pour servir Dieu davantage ; au lieu que Notre-Seigneur dit : «Oui aime son âme la perdra, et qui la hait la sauvera». Vous savez mieux que moi tout ce qui se peut dire sur cela, et je n’entreprendrais pas de vous en écrire ma pensée si vous ne me l’aviez ordonné. Mais peut-être que vous ne prenez pas garde à la couronne qui vous attend. O Dieu ! qu’elle sera belle ! Vous avez déjà tant fait, mon Révérend Père, pour l’emporter heureusement, et peut-être ne vous reste-t-il plus que peu de chose à faire. Il faut la persévérance dans le chemin étroit où vous êtes entré, lequel conduit à la vie. Vous avez déjà surmonté les plus grandes difficultés. Vous devez donc prendre courage et espérer que Dieu vous fera la grâce de vaincre les moindres. Si vous m’en croyez, vous cesserez pour un temps les travaux de la prédication, afin de rétablir votre santé. Vous êtes pour rendre encore beaucoup de services à Dieu et à
votre religion, qui est une des plus saintes et d^s plus édifiantes qui soient en l’Église de Jésus-Christ.