‹ Lettres choisies de Saint Vincent de PaulChapitre 66 sur 100 · A NICOLAS PAVILLON ET ÉTIENNE CAULET · texte numérisé non relu

A NICOLAS PAVILLON ET ÉTIENNE CAULET

Juin 1651.

J’ai reçu avec le respect que je dois à votre vertu et à votre dignité la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire sur la

fin du mois de mai, pour réponse aux miennes, sur le sujet des questions du temps, où je vois beaucoup de pensées dignes du rang que vous tenez dans l’Église, lesquelles semblent vous faire incliner à tenir le parti du silence dans les contentions présentes (1). Mais je ne laisserai pas de prendre la liberté de vous représenter quelques raisons qui pourront peut-être vous porter à d’autres sentiments, et je vous supplie, Messeigneurs, prosterné en esprit à vos pieds, de l’avoir agréable.

Et premièrement, sur ce que vous témoignez appréhender que le jugement qu’on désire de Sa Sainteté ne soit pas reçu avec la soumission et obéissance que tous les chrétiens doivent à la voix du souverain Pasteur, et que l’Esprit de Dieu ne trouve pas assez de docilité dans les cœurs pour y opérer une vraie réunion, je vous représenterai volontiers que, quand les hérésies de Luther et de Calvin, par exemple, ont commencé à paraître, si on avait attendu de les condamner jusques à ce que leurs sectateurs eussent paru disposés à se soumettre et à se réunir, ces hérésies seraient encore au nombre des choses indifférentes à suivre ou à laisser, et elles auraient infecté plus de personnes qu’elles n’ont fait. Si donc ces opinions, dont nous voyons les effets pernicieux dans les consciences, sont de cette nature, nous attendrons en vain que ceux qui les sèment s’accordent avec les défenseurs de la doctrine de l’Église ; car c’est ce qu’il ne faut point espérer et ce qui ne sera jamais ; et de différer d’en obtenir la condamnation du Saint-Siège, c’est leur donner temps de répandre leur venin, et c’est aussi dérober à plusieurs personnes de coindition et de grande piété le mérite de l’obéissance qu’ils ont protesté de rendre aux décrets du Saint-Père, aussitôt qu’ils les verront. Ils ne désirent que savoir la vérité, et, en attendant l’effet de ce désir, ils demeurent toujours de bonne foi dans ce parti, qu’ils grossissent et fortifient par ce moyen, s’y étant attachés par l’apparence du bien et de la réformation qu’ils prêchent, qui est la peau (je brebis, dont les véritables loups se sont toujours couverts pour abuser et séduire les âmes.

Secondement, ce que vous dites, Messeigneurs, que la chaleur

1. La campagne d’Antoine Arnauld, docteur de Sorbonne, en faveur de^s opinions de Jansénius, introduites en France par l’abbé de Saint-Cyran, avait porté ses fruits. Quelques évêques les soutenaient ; d’autres, parmi lesquels Nicolas Pavillon, évêque d’Alet, et Étienne Caulet, évêque de Pamiers, ne cachaient pas leurs sympathies. Afin d’arrêter les progrès de la nouvelle doctrine, qu’ils jugeaient hérétique, les prélats restés fidèles à la tradition de l’Église, c’était le plus grand nombre, signèrent une supplique au Souverain Pontife pour lui demander la condamnation de cinq erreurs extraites des écrits de Jansénius, erreurs relatives à la liberté de l’homme, à Inefficacité et à la nécessité de la grâce, aux conditions du mérite et à l’universalité de la Rédemption. Malgré ses instances, saint Vincent ne put obtenir l’adhésion deâ évêques d’Alet et de Pamiers.

des deux partis à soutenir chacun son opinion, iaisse peu d’espérance d’une parfaite réunion, à laquelle néanmoins il faudrait butter, m’oblige de vous remontrer qu’il n’y a point de réunion à faire* dans la diversité et contrariété des sentiments en matière de foi et de religion, qu’en se rapportant à un tiers, qui ne peut être que le Pape, au défaut des conciles ; et que celui qui ne se veut point réunir en cette manière n’est point capable d’aucune réunion, laquelle, hors de là, n’est pas même à désirer ; car les lois ne doivent jamais se réconcilier avec les crimes, non plus que le mensonge s’accorder avec la vérité.

Troisièmement, cette uniformité que vous désirez entre les prélats serait bien à souhaiter, pourvu que ce fût sans préjudice de la foi ; car il ne faut point d’union dans le mal et dans l’erreur ; mais quand cette union se devrait faire, ce serait à la moindre partie de revenir à la plus grande et au membre de se réunir au chef, qui est ce qu’on propose, y en ayant au moins des six parts les cinq qui ont offert de se tenir à ce qu’en dira le Pape, au défaut du Concile, qui ne se peut assembler à caiise des guerres. Et quand après cela, il resterait de la division, et, si vous voulez, du schisme, il s’en faudrait prendre à ceux qui ne veulent point de juge, ni se rendre à la pluralité des évêques, auxquels ils ne défèrent, non plus qu’au Pape.

Et de là se forme une quatrième raison, qui sert de réponse à ce qu’il vous plaît de me dire, Messeigneurs, que l’un et l’autre parti croit que la raison et la vérité sont de son côté ; ce que j’avoue ; mais vous savez bien que tous les hérétiques en ont dit autant et que cela ne les a pourtant pas garantis de la condamnation et des anathèmes dont ils ont été frappés par les Papes et les conciles. On n’a point trouvé que la réunion avec eux fût un moyen de guérir le mal ; au contraire, on y a appliqué le fer et le feu, et quelquefois trop tard, comme il pourrait arriver ici. Il est vrai qu’un parti en accuse l’autre ; mais il y a cette différence que l’un demande des juges et que l’autre n’en veut point, qui est un mauvais signe. Il ne veut point de remède, dis-je, de la part du Pape, parce qu’il sait qu’il est possible et fait semblant de demander celui du Concile, parce qu’il le croit impossible en l’état présent des choses ; et s’il pensait qu’il fût possible, il le rejetterait, de même qu’il rejette l’autre. Et ce ne sera point, à mon avis, un sujet de risée aux libertins et aux hérétiques, non plus que de scandale aux bons, de voir les évêques divisés ; car, outre que le nombre de ceux qui n’auront pas voulu souscrire aux lettres écrites au Pape sur ce sujet, sera très petit, ce n’est pas chose extraordinaire dans les anciens conciles, qu’ils n’aient pas tous été d’un même sentiment ; et c’est ce qui montre aussi le besoin qu’il y à que le Pape en connaisse, puisque, comme vicaire de Jésus-Christ, il est le chef de toute l’Église et par conséquent le supérieur des évêques.

Cinquièmement, on ne voit point que la guerre, pour être allumée presque par toute la chrétienté, empêche que le Pape ne juge avec toutes les conditions et formalités nécessaires et prescrites par le concile de Trente, du choix desquelles il se rapporte pleinement à Sa Sainteté, laquelle plusieurs saints et anciens prélats ont ordinairement consultée et réclamée dans les doutes de la foi, même étant assemblés, comme on voit chez les saints P^res et dans les annales' ecclésiastiques. Or, de prévoir qu’on n’acquiescera pas à son jugement, tant s’en faut que cela se doive présumer ou craindre, que plutôt c’est un moyen de discerner par là les vrais enfants de l’Église d’avec les opiniâtres.

Quant au remède que vous proposez, Messéigneurs, de défendre étroitement à l’un et l’autre parti de dogmatiser, je vous supplie très humblement de considérer qu’il a été déjà essayé inutilement et que cela n’a servi qu’à donner pied à l’erreur; car, voyant qu’elle était traitée de pair avec la vérité, elle a pris ce temps pour se provigner (1), et on n’a que trop tardé à la déraciner, vu que cette doctrine n’est pas seulement dans la théorie, mais que, consistant aussi dans la pratique, les consciences ne peuvent plus supporter le trouble et l’inquiétude qui naît de ce doute, lequel se forme dans le cœur de chacun, savoir si Jésus- Christ est mort pour lui, ou non, et autres semblables. Il s’est trouvé ici des personnes, lesquelles, entendant que d’autres disaient à des moribonds pour les consoler, qu’ils eussent confiance en la bonté de Notre-Seigneur, qui était mort pour eux, disaient aux malades qu’ils ne se fiassent pas à cela, parce que Notre-Seigneur n’était pas mort pour tous.

Permettez-moi aussi, Messeigneurs, d’ajouter à ces considérations que ceux qui font profession de la nouveauté, voyant qu’on craint leurs menaces, les augmentent et se préparent à une forte rébellion ; ils se servent de votre silence pour un puissant argument en leur faveur, et même se vantent, par un imprimé qu’ils publient, que vous êtes de leur opinion ; et, au contraire, ceux qui se tiennent dans la simplicité de l’ancienne créance s’affaiblissent et se découragent, voyant qu’ils ne sont pas universellement soutenus. Et ne seriez-vous pas un jour bien marris, Messeigneurs, que votre nom eût servi, quoique contre vos intentions, qui sont toutes saintes, à confirmer les uns dans leur opiniâtreté et à ébranler les autres dans leur créance?

De remettre la chose à un Concile universel, quel moyen d’en convoquer un pendant ces guerres? Il se passa environ quarante ans depuis que Luther et Calvin commencèrent à troubler l’Église jusqu’à la tenue du concile de Trente. Suivant cela, il n’y a point de plus prompt remède que celui de recourir au Pape, au-

Page 1