‹ Lettres choisies de Saint Vincent de PaulChapitre 81 sur 100 · A MONSIEUR DE LA HAYE-VANTELAY · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE LA HAYE-VANTELAY

. 25 février 1654.

Bien que je n’aie pas l’honneur d’être connu de vous, je me donne pourtant la confiance de vous offrir mes très humbles services et ceux de la petite Compagnie de la Mission, de laquelle,

1. Mazarin. — 2. Paroisse de Paris. — 3. Ambassadeur de France à Constantinople.

quoique indigne, je suis le supérieur. Je vous supplie de l’avoir agréable, comme aussi, Monseigneur, que je joigne ma très ' humble supplication à la lettre que le roi vous écrit pour vous employer vers le Grand Seigneur, à ce qu’il lui plaise accorder au sieur Husson, consul pour la nation française à Tunis, une déclaration authentique par laquelle il ordonne que, conformément aux articles des anciennes capitulations faites entre nos rois et Sa Hautesse, les nations suivantes payeront sans difficulté les droits consulaires audit consul de France et à ses successeurs, savoir : les Français, Vénitiens, Espaghols, Livournois, Italiens, Génois, Siciliens, Maltais, tous les Grecs, tant sujets de Sa Hautesse que les autres, les Flamands; Hollandais, Allemands, Suédois, Juifs, et généralement tous ceux de quelque nation qu’ils puissent être (hormis les Anglais) qui trafiquent ou trafiqueront audit Tunis, au cap Nègre, Fumaire, Salade, Bizerte, Sousse, Sfax et en tous-les autres ports, havres et plages de l’étendue duditroyaumede Tunis (1). Et que ladite patente, Monseigneur, contienne de plus, s’il est possible, toutes les autres choses portées par le mémoire que je vous envoie ; autrement, ledit consul, qui a été envoyé de la part du roi pour y maintenir son autorité entre ses sujets, terminer les différends qui arrivent entre les marchands résidant ou trafiquant en ladite ville, demander justice pour eux au dey ou bacha et autres principaux, lorsqu’ils sont maltraités des Turcs, ne pourrait pas accomplir les justes intentions de Sa Majesté, d’autant que le consul anglais veut entreprendre sur le consulat de France et usurper ses droits sur une partie des nations susdites en vertu d’une nouvelle patente qu’il a obtenue du Grand Seigneur contre l’ancien usage, en quoi il se fait appuyer des Turcs à force de présents.

Peut-être, Monseigneur, trouverez-vous étrange que des prêtres qui se sont donnés à Dieu, comme nous, pour instruire le pauvre peuple de la campagne et porter l’état ecclésia'stique à la vertu, se mêlent néanmoins d’un affaire temporel et tant éloigné de leurs fonctions qu’est celui-ci. Je vous dirai à cela, Monseigneur, qu’ayant entrepris, depuis six ou sept ans, d’assister les pauvres chrétiens esclaves de Barbarie, spirituellement et corporellement, tant en santé qu’en maladie, et envoyé à cet effet plusieurs de nos confrères, qui prennent soin de les encourager à persévérer en notre sainte religion, à souffrir leur captivité pour l’amour de Dieu et à faire leur salut dans les peines qu’ils souffrent, et cela par visites, aumônes, instructions et par l’administration des saints sacrements, même pendant la peste, en sorte qu’à la dernière maladie nous y en avons perdu quatre des meilleurs de notre Compagnie, il a fallu, pour faciliter ce bon œuvre, que du commencement ils se soient mis en pension auprès des consuls, en qualité de leurs chapelains, de crainte qu’au-

i. Ces droits étaient disputés aü consul de France par celui d’Angleterre,

trement les Turcs ne leur permissent pas les exercices de notre sainte religion. Mais, le consul étant mort, le dey ou le bacha commanda au prêtre de la Mission d’exercer cette charge, à l’instance que lui en firent les marchands français. Et comme une personne de condition et d’insigne piété (1) eut vu le bien que faisait ce bon prêtre dans l’exercice de cette charge, elle s’est employée vers le roi, sans que nous en eussions aucune pensée, • pour nous faire avoir les consulats de Tunis et d’Alger, et Sa Majesté nous a permis de les faire exercer par telles personnes capables que nous trouverons propres à notre dessein. Pour cela, Monseigneur, nous en avons choisi deux de notre Compagnie qui ne sont pas prêtres, mais qui entendent les affaires, et celui que nous avons envoyé nouvellement à Tunis (2) était avocat au parlement de Paris, qui, sans autre intérêt que celui du service de Dieu et du prochain, s’en est allé là, ainsi qu’a fait en Alger le sieur Barreau, qui est aussi de Paris, d’une forte honnête famille ; de manière, Monseigneur, que n’ayant qu’une même intention avec nos prêtres, ils vivent ensemble comme frères, ils ont tout en commun et emploient les profits des consultats, avec ce que nous leur envoyons de France, après leur simple entretien pris, à l’assistance corporelle et spirituelle des pauvres chrétiens captifs, et à procurer la liberté à quelques-uns qui ne tiennent qu’à peu de chose, et qui, faute de trente ou cinquante piastres, seraient en danger de demeurer esclaves toute leur vie et peut-être de se perdre par désespoir, ainsi qu’il est arrivé à plusieurs, depuis que les Pères Mathurins ont discontinué leurs rédemptions (3), y ayant tantôt dix ans qu’ils n’en ont fait aucune.

Outre tous ces biens-là, Monseigneur, ils en font un autre très considérable, c’est de contenir les prêtres et religieux esclaves en leur devoir, par douces semonces et par bienfaits, ou, quand ces moyens se trouvent faibles, par l’autorité du glaive spirituel qu’ils ont en main, en qualité de missionnaires apostoliques et grands vicaires de l’évêché de Carthage. Le grand libertinage qui régnait auparavant parmi ces personnes d’Église, décourageant les chrétiens, en faisait passer plusieurs en la religion de Mahomet et enflait le courage aux Turcs, spectateurs de ces désordres.

Je vous dis tout ceci, Monseigneur, pour vous faire connaître le mérite que vous acquerrez devant Dieu en l’expédition que nous vous demandons, puisqu’elle ne regarde pas seulement la personne ou la charge du consul de Tunis, mais le service de l’Église, en tant que cette patente donnera moyen à nos prêtres de mieux servir les âmes et de consoler les membres affligés de Notre-Seigneur les plus abandonnés du monde. Vous aurez par conséquent, Monseigneur, bonne part à leurs bonnes œuvres, et

1. La duchesse d’Aiguillon. — 2. Martin llusson. — 3. Rachats d’esclaves.

nous prierons incessamment sa divine bonté qu’elle vous conserve pour sa gloire et le bien de cet État.

•Nous ne connaissons personne de delà qui puisse solliciter cet affaire/ ni fournir aux frais ; c’est pourquoi, Monseigneur, nous osons espérer de votre grande bonté la grâce tout entière, en recommandant à votre secrétaire le soin de cette expédition, après, qu’elle vous aura été accordée, et d’en lever deux copies bien en forme pour en envoyer l’une, s’il vous plaît, audit sieur Husson à Tunis, et nous adresser l’autre à Saint-Lazare-lez-Paris ; et me faisant l’honneur de me mander ce que vous aurez fait avancer pour tout cela, nous mettrons aussitôt l’argent ès mains de Madame l’ambassadrice, laquelle j’ai eu le bonheur de voir et qui m’a fait espérer celui de nous être favorable auprès de vous.

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