A LA SŒUR ANNE HARDEMONT
‘De Paris, ce 24 novembre 1658.
J’ai sujet de rendre grâces à Dieu de celles qu’il vous fait, et, par vous, aux pauvres ; car, à ce que je vois, Madame la duchesse (3), qui a vu la bonne manière dont vous vous êtes comportées, en est bien satisfaite, et je ne doute pas que la bonté de Dieu le soit aussi. Vous avez eu de la peine à vous accoutumer au pays ; mais aussi vous aurez un grande mérite devant Dieu d’avoir surmonté vos répugnances et d’avoir plutôt fait sa volonté que la vôtre. Continuez, ma Sœur, et vous verrez la gloire de Dieu, vous posséderez votre âme par votre patience, et, si une fois vous la possédez bien, Notre-Seigneur en sera le maître, puisque vous êtes à lui par sa miséricorde, et que vous le voulez être dans le temps et dans l'éternité, O ma Sœur ! combien serezvous consolée à l’heure de la mort d’avoir consommé votre vie pour le même sujet pour lequel Jésus-Christ a donné la sienne ! C’est pour la charité, c’est pour Dieu, c’est pour les pauvres. Si vous connaissiez votre bonheur, en vérité, ma Sœur, vous seriez ravie de joie; car, en faisant ce que vous faites, vous accomplis-
1. La perte d’un procès qui enlevait â Saint-Lazare a possession d’une ferme. — 2. Supérieure à l’hôpital d’Ussel. — 3. La duchesse de Ventadour.
SAINT VINCENT DE PAUl.
sez la loi et les prophètes, qui nous commandent d’aimer Dieu de tout notre cœur et notre prochain comme nous-mêmes. Et quel plus grand acte d’amour peut-on faire que de se donner soimênie tout entier, d’état et d’office, pour le salut et le soulagement des affligés ! Voilà toute notre perfection. Reste à joindre l’affectipn à l’action et à vous conformer au bon^laisir de Dieu,\ faisant et souffrant toutes choses pour les mêmes intentions que Notre-Seigneur en a fait et souffert de semblables ; je le prie qu’il nous fasse à tous cette grâce.
Je vous prie, ma Sœur, d’avoir le soin de votre santé et de donner souvent de vos nouvelles à mademoiselle Le Gras, laquelle, en vérité, vous estime et chérit tendrement.