‹ Lettres choisies de Saint Vincent de PaulChapitre 98 sur 100 · A LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN · texte numérisé non relu

A LA MÈRE ANNE-MARIE BOLLAIN

29 février 1660.

C’est avec toute la confusion imaginable que je vous demandpardon du retard que j’ai apporté à vous faire réponse. Mes em-

1. Port-Louis, port du Morbihan. — 2. Religieuse de la Visitation supérieure du monastère de la Madeleine, à Paris.

barras et me' ufirmités en sont la cause et m’obligent même à présent de v *rire d’une autre main que de la mienne.

Dans l’inc. fférence où Dieu vous a mise pour sortir ou pour demeurer au lieu où vous êtes, c’est une chose à vider entre lui et vous que le choix que vous avez à faire de l’un ou de l’autre. Il est juste qu’après avoir tant travaillé, et travaillé avec tant de bénédiction, vous retourniez en votre monastère pour vous y reposer ; et si vous le faites, vous ne ferez rien contre le bon plaisir de Dieu. Mais peut-être aussi, ma chère Sœur, que si vous vous privez dé cette consolation pour l’amour de Notre Seigneur qui . vous appelle au plus parfait, il aura plus agréable la continuation de vos services à la Madeleine (1) qu’il ne l’aurait ailleurs. La grâce de la persévérance est la plus importante de toutes ; c’est elle qui couronne toutes les autres grâces, et la mort qui nous trouve les armes à la main est la plus glorieuse et la plus désirable. Naturellement on souhaite d’aller mourir chez soi, au milieu de ses proches et entre les bras des personnes qu’on chérit ; mais tous ne se laissent pas aller à cette délicatesse ; il n’ÿ a que les esprits trop tendres. Notre-Seigueur a voulu finir comme il a vécu ; sa vie ayant été rude et pénible, sa mort a ôté rigoureuse et cruelle, sans mélange d’aucune consolation humaine. C’est pour cela que plusieurs ont eu cette dévotion d’aimer à mourir seuls, abandonnés des hommes, dan3 la confiance d’avoir Dieu seul pour les secourir. Je suis assuré, ma Chère Sœur, que vous ne cherchez que lui et qu’entre les bonnes œuvres qui se présentent à faire, vous préférez toujours celles où il y a plus de sa gloire et moins de votre intérêt. Si donc il vous fait connaître qu’en préférant le séjour de la Madeleine à tout autre, vous ferez une action plus agréable pour lui et de plus grande édification pour le public, je ne doute pas que Vous ne suiviez le meilleur. Et ainsi, ma chère Sœur, je vous répète ici ce que je vous ai dit au commencement, que c’est entre Dieu et vous à résoudre la question. M. le théologal m’a fait l’honneur de m’en venir parler en faveur de la maison ; je ne lui ai pas témoigné que vous m’ayez donné aucune part à cette affaire ; je lui ai dit seulement que je saurais votre disposition ; et en effet, je vous prie de me mander le mouvement que Dieu vous donnera après que vous vous serez donnée à lui de nouveau pour que sa volonté s’accomplisse parfaitement eh vous.

1. Lieu de refuge pour femmes tombées, décidées à changer de vie.

Page 1