‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 108 sur 246 · A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA · texte numérisé non relu

A LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA

A Lausanne, 4 Janvier 175R.

A tous Croates, pandours, housards, qui ces présentes ouvriront, salut, et peu de butin :

Pandours et Croates, laissez passer cette lettre à Son Altesse Sérénissime M""® la duchesse de Saxe-Gotha, qui est aussi aimable, aussi bienfaisante, aussi noble, aussi douce, aussi éclairée que vous êtes ignorants, durs, pillards et sanguinaires. Sachez qu'il n'y a rien à gagner pour vous si vous prenez ma lettre en chemin, et que ce n'est pas là un butin qui vous convienne. Vous me feriez une extrême peine, dont il ne vous reviendrait rien du tout. D'ailleurs il ne doit être rien de commun entre M""* la duchesse de Gotha et voua, vilains pandours. Elle est le modèle parfait de la politesse, et vous ne savez pas vivre ; elle a beaucoup d'esprit, et vous n'avez jamais rien lu, vous n'avez pas le

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moindre goiit ; vous cherchez à rendre ce monde-ci le plus abominable des mondes possibl(»s^ et elle voudrait qu'il fût le meilleur. Il le serait sans doute, si elle en était la maîtresse.

Il est vrai qu'elle est un peu embarrassée avec le système de Leibnitz; elle ne sait comment faire, avec tant de mal physique et moral, pour vous prouver l'optimisme; mais c'est vous qui en êtes cause, maudits housards; c'est par vous que le mal est dans le monde; vous êtes les enfants du mauvais principe.

Je vous conjure, au nom du bon principe, de ne jamais entrer dans ses États; j'espère encore y aller un jour, et je ne veux point y trouver de vos traces.

Madame, si ces messieurs sont un peu honnêtes, Votre Altesse Sérénissime recevra sans doute mes profonds respects et mon très-tendre attachement en 1758. M^^ le duc, toute votre auguste famille, daigneront se souvenir de moi. La grande maîtresse des cœurs ne m'oubliera pas. >;*a-t-elle pas pris soin de quelque pauvre Français blessé à Rosbach? ne lui a-t-elle pas donné des bouillons?

Je veux finir, madame, par faire réparation à messieurs les housards. Je me flatte qu'ils n'ont point ravagé vos États, que Votre Altesse Sérénissime est en paix au milieu de la guerre, et que la sérénité de sa belle àme se répand sur son pays. Je ne suis qu'un pauvre Suisse, mais il n'y a personne, dans les treize cantons, qui désire plus d'être à vos pieds que moi. Qu'on fasse la paix, et je fais un pèlerinage dans votre temple, qui est celui des Grâces. Je réitère à Votre Altesse Sérénissime mon respect et mes vœux.

Le Suisse V.

A AI. LE COAÏTE D'ARGENTAL

A Lausanne, 3 mars 1758.

Mon cher ange, le porteur est M. de Crommelin, né à Genève, et homme de tous les pays. Il a vu jouer deux foif^' F/im'me ; il vous dira s'il aime la pièce et si nous sommes de bons acteurs. Il vous dira surtout

si j'avais un beau bonnet : il y a peu de personnes dans notre petit pays roman qui soient aussi bons juges que M. de Crommelin. Je vous enverrai la pièce quand vous jugerez à propos qu'elle soit jouée, quand vous croirez avoir trouvé avec le public

Mollia fandi

Tcmpora

ViRG., ^n,, lib. IV.

Et vous la trouverez corrigée, non pas comme je l'aurais voulu, mais c^mme je l'ai pu, au milieu des fatras historiques, de l'embarras des ameublements, et des soupers.

Je n'ai pu jouer encore la Femme qui a raison. 11 faut que je retourne à mes Délices pour planter. Je suis encore plus jardinier que poëte ; c'est que je jouis de mon jardin, et que je suis privé du tripot de Paris. Je porte une terrible envie à M. de Crommelin qui aura le bonheur de vous voir.

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