‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 109 sur 246 · A MADAME DE GRAFFIGNY · texte numérisé non relu

A MADAME DE GRAFFIGNY

Aux Délices, 10 mai 1758.

Je suis bien sensible, madame, à la marque de confiance que vous me donnez. Nous pouvons nous dire l'un à l'autre ce que nous pensons du public, de cette mer orageuse que tous les vents agitent, et qui tantôt vous conduit au port, tantôt vous brise contre un écueil ; de cette multitude qui juge de tout au hasard, qui élève une statue pour lui casser le nez, qui fait tout à tort et à travers; de ces voix discordantes qui crient homnna le matin, et crucifige le soir; de ces gens qui font du bien et du mal sans savoir ce qu'ils font. Les hommes ne méritent certainement pas qu'on se livre à leur jugement et qu'on fasse dépendre son bonheur de leur manière de penser. J'ai tâté de cet abominable esclavage, et j'ai heureusement fini par fuir tous les esclavages possibles.

Quand j'ai quelques rogatons tragiques ou comiques dans mon portefeuille, je me garde de les envoyer à votre parterre. C'est mon vin du cru ; je le bois avec mes amis. J'hisirionne pour mon plaisir, sans avoir ni

cabale à craindi^e ni caprice à essuyer. Il faut vivre un peu pour soi* pour sa société; alors on est en paix. Qui se donne au monde est en guerre; et, pour faire la guerre, il faut qu'il y ait prodigieusement h gagner* sans quoi on la fait en dupe ; ce qui est arrivé quelquefois à quelques puissances de ce monde.

Au reste, les cabales n'empêcheront jamais que vous ne soyez la personne du monde qui a l'esprit le plus aimable et le meilleur goût. Je n'ose vous prier de m'envoyer votre Grecque*; mais je vous avoue pourtant que les lettres de la mère me donnent une grande envie de voir la Fille. Comptez, madame, sur la tendre et respectueuse amitié du Suisse V.

A M. LE COMTE DARGENTAL.

Aii\ DélioM), 21 mai 1758.

Mon divin ange, je vous envoie de la prose. Vous aimeriez mieux une tragédie, je le sais bien, et j'aimerais mieux travailler pour vous que pour Y Encyclopédie '^ mais, entre nous, il est plus aisé de faire le métier de Diderot que celui de Racine. Je vous demande en grâce de lire cet article Histoire; il me semble qu'il y a quelque chose d'assez neuf et d'assez utile; mais si vous n'en jugez pas ainsi, j'en jugerai comme vous. J'ai plus de foi à votre goût que je n'ai d'amour-propre.

Je n'en ai point sur mon portrait, c'est d'amour-propre dont je parle. Vous dites que le portrait ne me ressemble pas : vous êtes la belle Javotte, et moi le beau Cléon. Vous croyez donc qu'après huit ans la charpente de mon visage n'a point changé? Je vous jure, en toute humilité, que le portrait ressemble. Je le trouve encore bien honnête à mon âge de soixante et quatre ans; et si vous vouliez vous entendre avec mon patron d'Olivet pour en faire tirer une copie et la nicher dans l'Académie, au-dessous de la grosse et rubiconde face de M. l'abbé de Remis, vous empêcheriez nos amis les dévots de dire qu'on n'a pas osé inettre la mine d'un profane comme moi au-dessous de celle du plus

gras des abbés. J'aurais plus de raison, mon cher et respectable ami, de vous demander votre effigie que vous de demander la mienne ) main j* espère vous voir en personne. Je ne peux pas concevoir que M'"*" de Groslée ne vous prie pas à mains jointes de venir la voir, et alors Je serai un homme heureux. J'aurais bien des choses à vous dire à présent KecreiOy et surtout sur le ridicule dont je suis affublé de ne pouvoir venir qu'après la paix. Cette aventure est d'un très-bon comique.

11 est vrai, mon cher ange, que, dans les horreurs et les vicissitudes de cette guerre, il y a eu des scènes bouffonnes comme dans les tragédies de Shakespeare. Premièrement, le roi de Prusse, qui a un petit grahi dans la tète, fait un opéra en vers français de ma tragédie de Mérope^ en faisant son traité avec l'Angleten-e, et m'envoie ce beau chef-d'œuvre; ensuite, quand il est battu et que les Hanovriens sont chassés d'Hanovre, il veut se tuer; il fait son paquet; il prend congé en vers et en prose; moi) qui suis bon dans le fond, je lui mande qu'il faut vivre. Je le conseille comme Cinéas conseillait Pyrrhus. J'aurais voulu même qu'il se fàt adressé à M. le maréchal de Richelieu pour flnir tout en cédant quelque chose. Arrive alors l'inconcevable affaire de Rosbach ; et voila que mon homme, qui voulait se tuer, tue en un mois Français» Autrichiens, et est le maître des affaires. Cette situation peut changer demahi, mais elle est trës-affermie aujourd'hui.

Or, maintenant je suppose que les Autrichiens ont intercepté mevS lettres, y a-t-il là de quoi leur donner la moindi*e inquiétude î n'est-ce pas le lion qui craint une souris? qu'ai-je à faire à tout cela, s'il vous plaît? Tout le monde, je crois, souhaite la paix. Si on empêche de venir dans votre ville tous ceux qui désii^nt la fin de tant de maux, il ne viendra chez vous personne. J'avoue que je voudrais que M. de Staremberg fût bien persuadé que personne n'a plus applaudi que mol au traité de Versailles, en qualité de spectateur de la pièce; j'ai battu des mains dans un coin du parterre.

C'est une chose rare que le roi de Prusse m'ayant tant fait de mal, les Autrichiens m'en fassent encore. Patience : Dieii est juste« MaiS) en attendant que je sois récompensé dans l'autre monde, votre ami, le ctievalier de Ghauvelin, l'ambassadeur, ne pourrait-il pas, à votre instigation, dire un petit mot de moi à cet ambassadeur impérial et royal 7 Ne pourrait-il pas lui glisser qu'il y a un barbouilleur de papier qui a

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trouvé son traité admirable, et qui désire d'en écriie un jour les suites heureuses? Ce serait là une belle négociation : M. de Ghauveliri verrait ce que M. de Staremberg pense. Pour moi, je pense que ce monde est fou, et que vous êtes le plus aimable des hommes.

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