XVIII NOTICE SUR VOLTAIRE
11 s'était réconcilié à demi avec Frédéric II ; il adressait de nouvelles lettres au roi de Prusse, qui, de son côté, s'était remis à lui écrire en prose et en vers. Lisez notamment la curieuse lettre du 21 avril 1760 (p. 298), où Voltaire dit au monarque quelques vérités assez franches, et à laquelle Frédéric répondit à la date du 12 mai suivant:
« Je n'entre point dans la recherche du passé. Vous avez eu sans doute les plus grands torts envers moi. Votre conduite n'eût été tolérée par aucun philosophe. Je vous ai tout pardonné, et même je veux tout oublier. Mais si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie, vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien chez tout autre. Tenez-le-vous donc pour dit. »
Nous devons signaler, parmi les dernières campagnes du littérateur, celle que Voltaire entreprit en 1776 contre Shakespeare, à l'occasion de la traduction de Letourneur. Il avait le premier fait connaître en France le grand poëte anglais , il le traitait encore avec une certaine équité dans sa lettre du 15 juillet 1768 à Horace Walpole (p. 106), lorsque quelques exagérations du traducteur (voir p. 560), et surtout le succès des imitations de Ducis (dont il ne parle point), lui firent entrevoir un danger. Il voulut faire condamner Shakespeare par l'Académie française, et il demanda justice de Letourneur. On verra quelle était son exaspération par ses lettres au comte d'Argental et à d'Alembert. Mais en s'attaquant au tragique anglais, il s'attaquait à plus fort et à plus puissant que lui.
Au même moment qu'il entreprenait de faire proscrire Shakespeare par l'Académie, il composait Agathocle et Irène. Cest même pour surveiller les répétitions de cette dernière tragédie qu'à Tàge de quatre-vingt-quatre ans il quitte Ferney le 6 février 1778 et vient à Paris.
II descendit à l'hôtel du marquis de Villette, rue de Beaune, n°l. Son séjour à Paris fut un triomphe continuel. L'aristocratie et la cour même se précipitèrent chez lui en l'accablant de leurs hommages. « Voltaire, retiré en Suisse depuis plus de vingt ans, dit M. Sainte-Beuve, n'avait pas créé seulement Ferney et Versoix ; il avait fait Paris à son image, et il l'avait fait de loin. Ce n'est pas le résultat le moins singulier de cette merveilleuse existence. » Le 16 mars eut lieu la première représentation d'Irène. A la sixième représentation à laquelle il assista le 30 mars, il fut l'objet d'une véritable apothéose. Il savourait cette popularité et cette gloire avec passion. Cependant ces fatigues l'épuisaient; il était agonisant. II mourut le 30 mai 1778, âgé de quatre-vingt-quatre ans trois mois et dix jours.
Telle est la vie de Voltaire dans ses traits essentiels à connaître pour la
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parfaite intelligence des lettres de ce recueil. Nous ne porterons pas sur leur auteur un jugement d'ensemble ; nous en resterons à notre propre point de vue spécial.
Oublions momentanément le satirique, le polémiste, le philosophe, le combattant et le chef de parti, et ne voyons que le charmant écrivain. Goûtons et étudions cette langue essentiellement française a qui ne demande, comme dit encore M. Sainte-Beuve, qu'à être l'organe rapide du plus agréable bon sens, qui Test souvent chez lui, et à laquelle après tous les essors aventureux et les fatigues du style, on est heureux de se retremper et de se rafraîchir comme à la source maternelle. » Admirons n tant de qualités de vive justesse, de raison railleuse et de grâce. » Prenons la bonne part, celle que la morale et le goût approuvent également, celle sur laquelle tout le monde est d'accord, et laissons de côté celle qui soulève des contradictions et des querelles sans fin.