‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 111 sur 246 · I. Le Voyage à Saint-Germain · texte numérisé non relu

I. Le Voyage à Saint-Germain

Nu ne itaque et versus et estera ludiera pono.

HoR., lib. I, ep. I.

Mais j'aime les vers passionnément, quand on en fait comme vous. Je me borne à vous lire et à vous dire combien je vous estime tous deui«

• A M. L'ABBÉ D'OLIVET

AuY Délices, 22 auguste 1758.

Un Cramer, mon cher maître, m'a dit de vos nouvelles, que vous vous portiez mieux que jamais, que vous vous souvenez encore de moi, et que vous voulez que j'envoie mon maigre visage pour mettre à côté de votre grosse face. Tout cela est-il vrai? et ma physionomie ne serat-elle point de contrebande? Que faites-vous de tant de portraits? bientôt le Louvre ne les contiendra pas. Portez-vous bien et conservez-vous, voilà le grand point; c'est peu de chose d'exister en peinture. Si j'avais un portrait de Cicéron, je l'encadrerais avec le vôtre. Mais, pour moi, je ne serai tout au plus qu'avec Campistron ou Crébillon. Dites-moi, je vous prie, si, révérence parler, vous n'êtes pas notre doyen? Il me semble que cette sublime dignité roule entre M. le maréchal de Richelieu et vous.

J'ai bien une autre question à vous faire. Olivet n'est-il pas dans mon voisinage près de Saint-Claude? N'ailez-vous jamais chez vous? Ne pourrait-on pas espérer de vous voir dans mon ermitage des Délices? Je mourrais content. Intérim vale et tuum discipulum ama.

A M. DE GIDEVILLE.

Aux Délices, \^ septembre 1758.

Mon cher et ancien ami, je reviens dans mes chers Délices, après un assez long voyage à la cour palatine. Je trouve, en arrivant, vos jolis vers, dans lesquels vous ne paraissez pas trop content de Paris; et je

crois fermement que vous avez raison. Mais avez-vous, dans votre Launai, un peu de société? II me semble que la retraite n'est bonne qu'avec bonne compagnie.

Vous savez, mon cher Gideville, Que ce fantôme ailé qu'on nomme le bonheur N'habite ni les champs , ni la cour, ni la ville. Il faudrait, nous dit-on, le trouver dans son cœur; C'est un fort beau secret qu'on chercha d'âge en ftge. Le sage fuit des grands le dangereux appui , 11 court à la campagne, il y sèche d'ennui;

J'en suis bien fâché pour le sage.

Ce n'est pas des sages comme vous et moi que je parle ; je suis bien sûr que l'ennui n'approche pas plus de votre Launai que de mes Délices. Je prends acte surtout que je n'ai pas quitté mes pénates champêtres par inquiétude, pour aller chez l'électeur palatin par vanité. Je vous avouerai que j'ai mis dans cette cour, et entre les mains de l'électeur, une partie de mon bien, qu'on pille presque partout ailleurs. Il a bien voulu avoir la bonté de faire avec moi un petit traité qui me met en sûreté, moi et les miens, pour le reste de ma vie.

Le bon Horace dit :

Det vitam, det opes; aequum mt animum ipse parabo.

Lib. I, ep. xvni.

Il aurait dû ajouter det amicos; mais vous me direz que c'est notre affaire et non celle du ciel. C'est l'amitié de mes nièces qui fait de près le bonheur de ma vie, c'est la vôtre qui le fait de loin :

Excepto quod non simul essem; cœtera laetus.

HoR., lib. I, ep. X.

Je vous ai bien souvent regretté, et votre souvenir m'a consolé. Vous n'êtes pas homme à franchir les Alpes et à me venir voir sur les bords de mon lac, comme M*"^ du Boccage ; vous vous contentez de cueillir les fleurs d'Anacréon dans vos jardins ; vous n'allez pas chercher comme elle la couronne du Tasse au Capitole :

Satis beatus unicis Sabinis.

HoR., lib. II, od. XVIII.

Adieu, mon cher et ancien ami; mes deux nièces, toute ma famille, vous font les plus tendres compliments. Y.

Eh bien, les Anglais ont donc quitté vos côtes normandes, nonobstant clameur de haro! Est-il vrai qu'ils ont pris beaucoup de canons, de vaches et d'argent ? Le Canada va donc être entièrement perdu, le commerce ruiné, la marine anéantie, tout notre argent enterré en Allemagne? Je vous trouve très-heureux, mon cher Cideville, de posséder la terre de Launai. Je n'ai aux Délices que l'agréable, et vous possédez l'agréable et l'utile.

Beatus ille qui, procul ridiculis, Fecunda rura bobus exercet suis!

HoR., Epod., II.

A MADAME DU BOCGAGE.

Aux Délices, 3 septembre 1758.

En revoyant, madame, mon petit ermitage, mon premier devoir est de vous remercier, vous et M. du Boccage, de l'honneur que vous avez bien voulu faire aux ermites. Je pourrais en concevoir bien de la vanité, je pourrais vous redire ici tout ce que vous avez entendu de Paris jusqu'à Rome; mais vous devez être lasse de compliments. Permetteimoi seulement de vous dire que, malgré tous vos talents et tout votre mérite, je vous ai trouvée la femme du monde la plus simple, la plus aisée à vivre, la plus digne d'avoir des amis. Si l'intérêt que j'ai toujours pris, madame, à vos succès et à votre gloire pouvait me donner quelques droits à votre amitié, j'oserais vous la demander instamment. Il y a grande apparence que je finirai dans la retraite une vieillesse infirme; mais ce sera pour moi une grande consolation de pouvoir compter sur la bienveillance d'une personne qui fait tant d'honneur à son siècle et à son sexe. Quel triste siècle, madame! et que la disette des talents en tous genres est effrayante ! Je ne vois que des livres sur la guerre, et nous sommes battus partout; que des brochures sur la marine et sur le commerce, et notre commerce et notre marine s'anéantissent: que de

fades raisonneurs qui ont un peu d* esprit, et il n'y a pas un homme de génie. Notre siècle vit sur le crédit du siècle de Louis XIV. On parle, il est vrai, dans les pays étrangers, la langue que les Pascal, les Despréaux, les Bossuet, les Racine, les Molière, ont rendue universelle ; et c'est dans notre propre langue qu'on dit aujourd'hui dans l'Europe que les Français dégénèrent. S'il y a quelque homme de mérite en France, il est persécuté.

J'ai eu la faiblesse, madame, de laisser sortir de notre petit coin des Alpes cette Femme qui a raison. Si elle avait raison^ elle n'aurait pas fait le voyage de Paris; c'est un amusement de société; mais vous avez voulu la porter à M. d'Argental. J'ai été trop flatté de vos bontés pour résister à vos ordres; mais il faudra que cette bagatelle, qui a servi à nous amuser, reste dans les mains de nos amis. Je suis las du triste métier de paraître en public ; cela est pardonnable dans le temps des illusions, et ce temps est passé pour moi. J'aime les Muses pour ellesmêmes, comme Fénelon voulait qu'on aimât Dieu ; mais je redoute le public. Que revient-il de se commettre avec lui? de l'embarras, des tracasseries de comédiens, des jalousies d'auteurs, des critiques, des calomnies. On n'entend point, à cent lieues, le petit bruit des louanges, celui des sifflets est perçant, et porte au bout du monde. Pourquoi troubler mon repos, que j'ai cherché, et que j'ai trouvé après tant d'orages ?

Vos bontés pour moi sont plus précieuses sans doute que toute la petite fumée de la vaine gloire dont il n'arrive pas un atome dans mon ermitage; j'y ai vu la vraie gloire, quand je vous y ai possédée; je n'en veux pas d'autre.

Tous les habitants de notre retraite se joignent à moi, madame, pour vous dire combien vous êtes aimable. Conservez quelque bonté, je vous en conjure, pour le vieux Suisse Voltaire, à qui vous faites encore aimer la France, et qui est plein pour vous de respect, d'estime et de tous les sentiments que vous méritez.

A M. DE CIDEVILLE

Aux Délices, 4 octobre 1758.

Que les Russes soient battus, que Louisbourg soit pris, qu'Helvétius ait demandé pardon de son livre, qu'on débite à Paris de fausses nouvelles et de mauvais vers, que le parlement de Paris ait fait pendre un huissier pour avoir dit des sottises, ce n'est pas ce dont je m'inquiète; mais M. Ango de Lézeau et quatre années qu'il me doit sont le grave sujet de ma lettre. Peut-être M. Ango me croit-il mort; peut-être i'est-il lui-même. S'il est en vie, où est-il? s'il est mort, où sont ses héritiers? Dans l'un et l'autre cas, à qui dois-je m'adresser pour vivre?

Pardonnez, mon ancien ami, à tant de questions. Je me trouve un peu embarrassé ; j'ai essuyé coup sur coup plus d'une banqueroute. Notre ami Horace dit tranquillemeat :

Det vitam, det opes; aequum mt anîmum ipse parabo.

Lib. I, epist. xviii.

Vraiment je le crois bien; voilà un grand effort! Il n'avait pas affaire & la famille de Samuel Bernard et à M. Ango de Lézeau. Ce petit babouin crut faire un bon marché avec moi, parce que j'étais fluet et maigre; vivimus tamen^ et peulr-être Ango occidit dans son marquisat.

Qu'il soit mort ou vivant, il me semble que j'ai besoin d'un honnête procureur normand. En connaitriez-yous quelqu'un dont je pusse employer la prose?

)Iais vous, que faites-vous dans votre jolie terre de Launai ? bâtissez-vous? plantez-vous? avez-vous la faiblesse de regretter Paris? ne méprisez-vous pas la frivolité qui est l'âme de cette grande ville? Vous n'êtes pas de ceux qui ont besoin qu'on leur dise :

Omitte mirari beatae Fumum et opos strepitumque Romae.

HoR., lib. Ill, od. xxix.

Cependant on dit que vous êtes encore à Paris ; j'adresse ma lettre rue Saint-Pierre, pour vous être renvoyée à Launai, si vous avez le bonheur d'y être. Adieu ; je vous embrasse.

Nisi quod non simul essem, cœlera laetus.

HoR., lib. I, ep. X.

A M. DE GIDEVILLE.

Aux Délices , 28 octobre.

Mon cher et ancien ami, j'ai peur que vous n'ayez pas reçu un billet adressé dans la rue Saint-Pierre à Paris et, par renvoi, à votre terre de Launai, si vous n'étiez pas dans la grande vilaine ville. U s'agirait de savoir si votre marquis Ango de Lézeau est mort ou en vie; s'il a un domicile à Rouen; s'il faut écrire au château de Lézeau ; où est ce beau château; en un mot, comment il faut faire pour se faire payer d'une dette de quatre années d'arrérages, de laquelle Ango ne me donne aucunes nouvelles. Licet miscere séria cum jocis. Il ne faut pas abandonner le demeurant : Rem suam deserere turpièsimum est^ dit Cicéron.

Si Frédéric est aussi bien frotté qu'on le dit, je ferai relier ensemble l'histoire de Pyrrhus, de Picrochole, la sienne, et la fable du Pot au lait.

Écrivez-moi, je vous en prie, mon cher et ancien ami, des nouvelles d'Ango de Lézeau, mais surtout des vôtres.

Je vous embrasse tendrement.

A M. DE CIDEVILLE

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