‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 110 sur 246 · A M. LE COMTE DE THESSAN · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE THESSAN

7 juin 1758.

M. de Florian ne sera pas assurément le seul, mou très-cher gouverneur, qui vous écrira du petit ermitage des Délices, c'est un plaisir dont j'aurai aussi ma part. 11 y a bien longtemps que je n'ai joui de cette consolation. Ma déplorable santé rend ma main aussi paresseuse que mon cœur est actif; et puis on a tant de choses à dire qu'on ne dit rien. 11 s'est passé des aventures si singulières dans ce monde, qu'on est tout ébahi, et qu'on se tait; et comme cette lettre passera par la France, c'est encore une raison pour ne rien dire. Quand je lis les Lettres de Cicérouy et que je vois avec quelle liberté il s'explique au milieu des guerres civiles, et sous la domination de César, je conclus qu'on disait plus librement sa pensée du temps des Romains que du temps des postes. Cette belle facilité d'écrire d'un bout de l'Europe à l'autre traîne avec elle un inconvénient assez triste, c'est qu'on ne reçoit pas un mot de vérité pour son argent. Ce n'est que quand les lettres passent par le territoire de nos bons Suisses qu'on peut ouvrir son cœur. Par quelque poste que ce billet passe, je peux au moins vous assurer que vous n'avez ni de plus vieux serviteur ni de plus tendrement attaché que moi. Peutêtre, quand vous aurez la bonté de m' écrire par la Suisse, me di'rez-vous ce que vous, pensez sur bien des choses, par exemple sur VEncyclopédicy sur la Fille d'Aristide^ sur l'Académie française. N'aurai-je jamais le bonheur de m* entretenir avec-vous? n'irai-je jamais à Plombières? pourquoi Tronchin ne m'ordonne-t-il point les eaux? pourquoi ma retraite est-elle si loin de votre gouvernement, quand mon cœur en est si près ? Mille tendres respects.

Le Suisse Voltaire.

A MM. DëSMAHIS et DE MARGENGI.

Ainsi fiachaumont et Chapelle Écrivirent dans le bon temps; Et leurs simples amusements Ont rendu leur gloire immortelle.

Occupés d'un heureux loisir, Éloignés de s'en faire accroire, Ils n'ont cherché que le plaisir, Et sont au temple de Mémoire.

Vous avez leur art enchanteur D'embellir une bagatelle ^ ; Ils vous ont servi de modèle, Et vous auriez été le leur.

Mais ils écrivaient au gros gourmand, au buveur Broussin, avec lequel ils soupaient; et vous n'écrivez, messieurs, qu'à un vieux philosophe qui cultive la terre. Je finis comme Virgile commença, par les Géorgiques. Voilà tout ce que j'avais de commun avec lui ; j'y ajoute encore que les Horaces de nos jours m'écrivent de très-jolis vers. Souvenez-vous qu'Horace fit un voyage vers Naples, où il rencontra ce Virgile qui était, disait-il, un très-bon homme.

Je suis bon homme aussi ; mais ce n'est pas assez pour de beaux esprits de Paris, et il faudrait quelque chose de mieux pour vous faire entreprendre le voyage des Alpes, qui n'est pas si plaisant que celui d'Horace votre devancier.

Je crois que, malgié les mauvais vers qui pleuvent, il y a encore dans Paris assez de goût pour que les commis de la poste n'ignorent pas la demeure des gens de votre espèce. Vous ne m'avez pomt donné d'adresse ; je présente, à tout hasard, mes obéissances très-humbles à mes deux confrères. Le gentilhomme ordinaire de la chambre du roi est doublement mon camarade, car le roi m'a conservé mon brevet, mais le dieu des vers m'a ôté le sien. Rien n'est si triste qu'un poète vétéran.

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