‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 117 sur 246 · Le roi de Pologne, duc de Lorraine · texte numérisé non relu

Le roi de Pologne, duc de Lorraine

mieux que ses livres ; mais, pour les autres Anglais, leurs livres valent mieux qu'eux.

J'ai rhonneur de vous écrire rarement, madame ; ce n'est pas seulement ma mauvaise santé et ma charrue qui en sont cause.

Songez à votre santé, madame; elle sera toujours précieuse à ceux qui ont le bonheur de vous voir et à ceux qui s'en souviennent avec le plus grand respect.

A MADAME LA MARQUISE DU DEPPAND

Aux Délices, 12 avril 1760.

Je ne vous ai envoyé, madame, aucune de ces bagatelles dont vous daignez vous amuser un moment. J'ai rompu avec le genre humain pendant plus de six semaines ; je me suis enterré dans mon imagination ; ensuite sont venus les ouvrages de la campagne, et puis la fièvre : moyennant tout ce beau régime, vous n'avez rien eu, et probablement vous n'aurez rien de quelque temps.

Il faudra seulement me faire écrire : Madame veut s'amuser, elle se porte bien, elle est en train, elle est de bonne humeur, elle ordonne qu'on lui envoie quelques rogatons ; et alors on fera partir quelques paquets scientifiques, ou comiques, ou philosophiques, ou historiques, ou poétiques, selon l'espèce d'amusement que voudra madame, à condition qu'elle les jettera au feu dès qu elle se les sera fait lire.

Madame était si enthousiasmée de Clarisse^ que je l'ai lue pour me délasser de mes travaux pendant ma fièvre ; cette lecture m'allumait le sang. Il est cruel, pour un homme aussi vif que je le suis, de lire neuf volumes entiers dans lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent seulement à faire entrevoir que M"* Clarisse aime un débauché, nommé M. de Lovelace. Je disais : Quand tous ces gens-là seraient mes parents et mes amis, je ne pourrais m'intéresser à eux. Je ne vois dans l'auteur qu'un homme adroit qui connaît la curiosité du genre humain, et qui promet toujours quelque chose de volumes en volumes, pour les vendre.

Les seuls bons livres de cette espèce sont ceux qui peignent continuellement quelque chose à l'imagination, et qui flattent l'oreille par l'harmonie. Il faut aux hommes musique et peinture, avec quelques petits préceptes philosophiques, entremêlés de temps en temps avec une honnête discrétion. C'est pourquoi Horace, Virgile, Ovide, plairont toujours, excepté dans les traductions, qui les gâtent.

Il y a un plaisir bien préférable à tout cela, c'est celui de voir verdir de vastes prairies et croître de belles moissons ; c'est la véritable vie de l'homme, tout le reste est illusion.

Je vous demande pardon, madame, de vous parler d'un plaisir qu'on goûte avec ses deux yeux : vous ne connaissez plus que ceux de l'âme. Je vous trouve admirable de soutenir si bien votre état ; vous jouissez au moins de toutes les douceurs de la société. Il est vrai que cela se réduit presque à dire son avis sur les nouvelles du jour; et il me semble qu'à la longue cela est bien insipide. Il n'y a que les goûts et les passions qui nous soutiennent dans ce monde. Vous mettez à la place de ces passions la philosophie, qui ne les vaut pas ; et moi, madame, j'y mets le tendre et respectueux attachement que j'aurai toujours pour vous. Je souhaite à votre ami de la santé, et je voudrais qu'il se souvînt un peu de moi.

AU ROI DE PRUSSE

Au cliAtcaii (le Tourney, par Genève, 21 avril 1700.

Sire, un petit moine de Saint-Just disait à Charles-Quint : a Sacrée Majesté, n'êtes-vous pas lasse d'avoir troublé le monde? Faut-il encore désoler un pauvre moine dans sa cellule ? » Je suis le moine, mais vous n'avez pas renoncé aux grandeurs et aux misères humaines comme Charles-Quint. Quelle cruauté avez- vous de me dire que je calomnie Maupertuis, quand je vous dis que le bruit a couru qu'après sa mort on avait trouvé les œuvres du philosophe de Sans-Souci dans sa cassette? Si en effet on les y avait trouvées^ cela ne prouverait-il pas au contraire qu'il les avait gardées fidèlement ; qu'il ne les avait communiquées à

personne, et qu'un libraire en aurait abusé ? ce qui aurait disculpé des pereonnes qu'on a peut-être injustement accusées. Suis-je d'ailleurs obligé de savoir que Maupertuis vous les avait renvoyées ? Quel intérêt ai-je à parler mal de lui? que m'importent sa personne et sa mémoire? en quoi ai-je pu lui faire tort en disant à Votre Majesté qu'il avait gardé fidèlement votre dépôt jusqu'à sa mort? Je ne songe moi-même qu'à mourir, et mon heure approche ; mais ne la troublez pas par des reproches injustes et par des duretés qui sont d'autant plus sensibles que c'est de vous qu'elles viennent.

Vous m'avez fait assez de mal : vous m'avez brouillé pour jamais avec le roi de France; vous m'avez fait perdre mes emplois et mes pensions; vous m'avez maltraité à Francfort, moi et une femme innocente, une femme considérée, qui a été traînée dans la boue et mise en prison ; et ensuite, en m'honorant de vos lettres, vous corrompez la douceur de cette consolation par des reproches amers. Est-il possible que ce soit vous qui me traitiez ainsi, quand je ne suis occupé depuis trois ans qu'à tâcher, quoique inutilement, de vous servir sans aucune autre vue que celle de suivre ma façon de penser !

Cela me fait prendre le monde en horreur avec justice ; j'en suis heureusement éloigné dans mes domaines solitaires. Je bénirai le jour où je cesserai, en mourant, d'avoir à souffrir, et surtout de souffrir par VOUS; mais ce sera en vous souhaitant un bonheur dont votre position n'est peut-être pas susceptible, et que la philosophie seule pourrait vous procurer dans les orages de voti*e vie, si la fortune vous permet de vous borner à cultiver longtemps ce fonds de sagesse que vous avez en vous ; fonds admirable, mais altéré par les passions inséparables d'une grande imagination, un peu par l'humeur et par des situations épineuses qui versent du fiel dans votre âme ; enfin par le malheureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de vouloir humilier les autres hommes, de leur dire, de leur écrire des choses piquantes; plaisir indigne de vous, d'autant plus que vous êtes plus élevé au-dessus d'eux par votre rang et par vos talents uniques. Vous sentez sans doute ces vérités.

Pardonnez à ces vérités que vous dit un vieillard qui a peu de temps à vivre. Et il vous le dit avec d'autant plus de confiance que, convaincu lui-même de ses misères et de ses faiblesses infiniment plus grandes que les vôtres, mais moins dangereuses par son obscurité, il ne peut être

soupçonné par vous de se croire exempt de torts, pour se mettre en droit de se plaindre de quelques-uns des vôtres. Il gémit des fautes que vous pouvez avoir faites autant que des siennes, et il ne veut plus songer qu*à réparer avant sa mort les écarts funeste.? d'une imagination trompeuse, en faisant des vœux sincères pour qu*un aussi grand homme que vous soit aussi heureux et aussi grand en tout qu'il doit l'être.

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