‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 116 sur 246 · A M. LE DUC DE LA VALLIÈRE · texte numérisé non relu

A M. LE DUC DE LA VALLIÈRE

Aux Délices, mai 1759.

N'ai-je pas tout l'air d'un ingrat, monsieur le duc? 11 me semble que je devrais passer une partie de ma vie à vous remercier de vos bontés, et l'autre à tacher de vous plaire; cependant je ne fais rien de tout cela. Je cultive la terre : je fais quelquefois de mauvais vers; mais je me garde de les envoyer aux ducs et pairs qui ont de l'esprit et du goût. Vous n'allez plus à la comédie, et par conséquent je ne veux plus en faire; mais comment peut-on avoir une bibliothèque complète de théâtre, et ne point entendre M"** Clairon? Comment peut-on ache-

29i LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.

ter fort cher des pièces de Hardy, et ne pas aller à celles de Corneille? Avez-Yous la tragédie de Mirame^ dont les trois quarts sont du cardinal de Richelieu? La pièce est bien rare : c'était un détestable rimailleur que ce grand homme. Le cardinal de Bernis faisait mieux des vers que lui, et cependant il n'a pas réussi dans son ministère ; cela est inconcevable : c'est apparemment parce qu'il avait renoncé à la poésie. Le roi de Prusse n'en use pas ainsi; il fait plus de vers que l'abbé Pellegrin : aussi a-t-il gagné des batailles.

Je me suis fait un drôle de petit royaume dans mon vallon des Alpes; je suis le Vieux de la Montagne, à cela près que je n'assassine personne. Savez-vous bien, monsieur le duc, que j'ai deux lieues de pays qui ne rapportent pas grand'chose, mais qui ne doivent rien à personne ?

Que les dieux ne m'ôtent rien , C'est tout ce que je leur demande.

On m'a écrit que M. de Silhouette faisait de très-bonne besogne. Il est vrai que celui-là n'a point fait de vers, mais il a traduit Pope, et voilà pourquoi il est bon ministre. Monsieur le duc, vous avez fait de très-jolis vers, de ma connaissance ; fourrez-vous dans le ministère, vous réussirez infailliblement. Je me jette du mont Jura au pied de Montrouge.

A M. THIRIOT

Le 18 février 1760.

Je fais venir, mon cher et ancien ami, un dictionnaire de santé et un almanach de l'état de Paris, sur votre parole; je crois surtout la santé très-préférable à Paris. J'ai grande envie de me bien porter, et nulle de venir dans votre ville.

Le philosophe de Sans-Souci, qui n'est pas sans soucis, est encore au rang de ces gens que je n'envie point. Le philosophe de Sans-Souci pille quelquefois des vers, à ce qu'on dit; je voudrais qu'il cessât de piller des villes, et que nous eussions bientôt la paix.

Je prie Dieu que les houssards prussiens ne dévalisent point M. de Paulmi en chemin. Je suis très-fâché que mon petit ermitage ne se trouve point sur sa route. Il faudra que tôt ou tard il ramène le roi de Pologne à Dresde. Si ce roi de Pologne était un Sobieski, il y serait déjà Tépée à la main.

Au reste, il faut que le Salomon du nord soit le plus grand général de l'Europe, puisque, après deux batailles perdues et l'affaire de Maxen, il trouve encore le secret de menacer Dresde, Il écrit actuellement sur les campagnes de Charles XII ; c'est Ânnibal qui juge PyiThus. Ce qu'il m'en a envoyé est fort au-dessus des Rêveries du maréchal de Saxe.

Darget m'a paru très-inquiet de l'édition des poésies du Salomon ; il a craint qu'on ne lui imputât d'être l'éditeur. Dieu merci, on ne m'en soupçonnera pas, car Salomon me fit la niche de me défaire de ses œuvres à Francfort, et son ambassadeur en cette ville me signa bravement ce beau brevet :

a Monsié, dès que vou aurez rendu les poeshies du roi mon maître vou pourez partir pour où vous semblera; » et je lui signai, « Bon pour les poeshies du roi votre maître, en partant pour où il me semble. »

Et maintenant il me semble que je suis mieux aux Délices, à Touraey et à Femey, qu'à Francfort. Voyez-vous quelquefois d'Alembert? n*a-t-il pas dans sa tête d'aller remplacer Moreau-Maupertuis à Berlin? C'est, par ma foi, bien pis que d'aller en Pologne.

Je suis fort aise que M. Hénin veuille bien se souvenir de moi : son esprit est, comme sa physionomie, fort doux et fort aimable.

A propos, écrivez-moi si vous avez ouï dire que l'esprit de discorde se soit reglissé dans l'armée de M. le duc de Broglie. Si cela est, nous ferons encore des sottises. Dieu nous en préserve 1 car il n'y en a point qui ne coule fort cher. Inierim vale, et me ama.

A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

18 février 1760.

L'éloquent Cicéron, madame, sans lequel aucun Français ne peut penser, commençait toujours ses lettres par ces mots : « Si vous vous portez bien, j'en suis bien aise; pour moi, je me porte bien* »

J'ai le malheur d'être tout le contraire de Cicéron : si vous vous portez mal, j'en suis fâché; pour moi, je me porte mal. Heureusement je me suis fait une niche dans laquelle on peut vivre et mourir à sa fantaisie. C'est une consolation que je n'aurais pas eue à Craon auprès du révérend père Stanislas ^ C'est encore une grande consolation de s'être formé une société de gens qui ont une âme ferme et un bon cœur; la chose est rare, même dans Paris. Cependant j'imagine que c'est à peu près ce que vous avez trouvé.

J'ai l'honneur de vous envoyer quelques rogatons assez plats par M. Bouret. Votre imagination les embellira. Un ouvrage, quel qu'il soit, est toujours assez passable quand il donne occasion de penser.

J'aime encore mieux avoir des rentes sur la France que sur la Prusse. Notre destinée est de faire toujours des sottises et de nous relever. Nous ne manquons presque jamais une occasion de nous iniiner et de nous faire battre; mais, au bout de quelques années, il n'y paraît pas. L'industrie de la nation répare les balourdises du ministère. Nous n'avons pas aujourd'hui de grands génies dans les beaux-arts, à moins que ce ne soit M. Le Franc de Pompignan ; mais nous aurons toujours des commerçants et des agriculteurs. Il n'y a qu'à vivre, et tout ira bien.

Je conçois que la vie est prodigieusement ennuyeuse quand elle est uniforme : vous avez à Paris la consolation de l'histoire du jour, et surtout la société de vos amis; moi, j'ai ma charrue et des livres anglais, car j'aime autant les livres de cette nation que j'aime peu leurs personnes. Ces gens-là n'ont, pour la plupart, du mérite que pour euxmêmes. Il y en a bien peu qui ressemblent à Bolingbroke : celui-là valait

Page 1