‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 121 sur 246 · A TOULOUSE · texte numérisé non relu

A TOULOUSE

Aux Délices, 20 septembre 1760.

Monsieur, je ne me porte pas assez bien pour avoir autant d'esprit que vous. Vous me prenez trop à votre avantage, comme disait Waller à Saint-Évremond. Vous êtes bien bon de lire des choses dont je ne me souviens plus guère; mais vous avez trop d'esprit pour ne pas voir que la Réception de M, de Montesquieu à V Académie françaiscy pour sHre moqué délle^ n'est qu'un trait plaisant et rien de plus. Faites comme l'Académie, monsieur; entrez dans la plaisanterie, et surtout ne lisez jamais les discours de M. Mallet, à moins que vous n'ayez une insomnie.

Vous expliquez très-bien, monsieur, ce que M. de Montesquieu pouvait entendre par le mot vertu dans une république. Mais si vous vous souvenez que les Hollandais ont mangé sur le gril le cœur des deux frères de Witt; si vous songez que les bons Suisses, mes voisins, ont vendu le duc Louis Sforce pour de l'argent comptant; si vous songez que le républicain Jean Calvin, après avoir écrit qu'il ne fallait persécuter personne, pajs même ceux qui niaient la Trinité, fit brûler tout vif, et avec des fagots verts, un Espagnol qui s'exprimait sur la Trinité autrement que lui : en vérité, monsieur, vous en conclurez qu'il n'y a pas plus de vertu dans les républiques que dans les monarchies. Vbicumque calculum ponas^ ibi naufragium invenies. Comptez que le monde est

i . M. Pictct , de Genève*

un grand naufrage, et que la devise des hommes est : Saute qui peut*

Je suis très-fâché d'avoir dit que Guillaume le Conquérant disposait de la vie et des biens de ses nouveaux sujets, comme un monarque de l'Orient : vous faites très-bien de me le reprocher. Je devais dire seulement qu'il abusait de sa victoire, comme on fait toujours en Orient et en Occident ; car il est très-certain qu'aucun monarque du monde n'aie droit de s'amusLu- à voler et à tuer ses sujets selon son bon plaisir.

Nos pauvres historiens nous en ont trop fait accroire; et le plus mauvais service qu'on puisse rendre au genre humain est de dire, comme ils font, que les princes orientaux sont très-bien venus à couper toutes les têtes qui leur déplaisent. 11 pourrait très-bien arriver que les princes occidentaux s'imaginassent que cette belle prérogative est de droit divin. J'ai vu beaucoup de voyageurs qui ont parcouru l'Asie; tous levaient les t'paules quand on leur parlait de ce prétendu despotisme indépendant de toutes les lois. Il est vrai que, dans les temps de trouble, les monarques et les ministres d'Orient sont aussi méchants que nos Louis XI et nos Alexandre \I.I1 est vrai que les hommes sont partout également portés à violer les lois, quand ils sont en colère; et que, du Japon jusqu'à l'Irlande, nous ne valons pas grand' chose. Il y a pourtant d'honnêtes gens; et la vertu, quand elle est éclairée, change en paradis l'enfer de ce monde.

Il paraît, par votre lettre, monsieur, que votre vertu est de ce genre, et que l'illustre président de Montesquieu aurait eu en vous un ami digne de lui.

l'n homme dont les terres ne sont pas, je crois, éloignées de chez vous est venu passer quelque temps dans ma retraite : c'est M. le marquis d'Argence.Il me fait éprouver qu'il n'y a rien de plus aimable qu'un honiniG vertueux qui a de l'esprit. Je voudrais être assez heureux pour que vous me fissiez le même honneur qu'il m'a fait.

J'ai celui d'être, avec la plus respectueuse estime, etc.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

Lo 24 septembre 17G0.

Mes divins anges, il faut vous rendre compte de tout. Nous venons de jouer Tancrède en présence d'une douzaine de Parisiens, à la tête desquels était M. le duc de Villars. Non, vous ne vous imaginez pas quel talent M™* Denis a acquis. Je voudrais qu'on pût compter les larmes qu'on verse à Paris et chez nous, et nous verrions qui l'emporte. Je vous dois celles de Paris ; car les longueurs tarissent les pleurs, et vos coupures judicieuses, en rapprochant l'intérêt, l'ont augmenté.

Détaillons un peu les obligations que je vous ai. Premier acte, premier remercîment. La première scène du second, supprimée, profit tout clair. Le monologue que j'ai envoyé fait très-bien chez nous et doit réussir chez vous. Au troisième acte, pardon. Ce n'est pas sûrement vous qui avez mis ces malheureux vers :

Car tu m'as déjà dit que cet audacieux  sur Aménaïde osé lever les yeux , clc.

On devrait lui répondre : « Mon ami, si on t'a déjà dit qu'on te prend ta maîtresse, tu devais donc en parler d'abord, tu devais donc être au désespoir. » C'est un contre-sens horrible.

Écoutez-moi, mes chers anges; on n'a pas fait réflexion qu'Aldamon n'est pas encore le confident de la passion de Tancrède. On a imaginé que Tancrède lui parlait comme à un homme instruit de l'état de son cœur. Il est évident que c'est et que ce doit être tout le contraire. Aldamon est un soldat attaché à Tancrède, qui a favorisé son retour, et rien de plus. 11 est si clair qu'il ne sait point la passion de Tancrède, que Tancrède lui dit :

Cher ami, je te dois Plus que je n^ose dire, et plus que tu ne crois.

Donc Aldamon ne sait rien. Peu à peu la confiance se forme dans cette

scène, et Aldamon, qui doit avoir assez de sens pour apercevoir une passion qu'il approuve, court faire son message, en disant à Tancrède :

C'est Vous qui m'envoyez, je réponds du succès.

II est bien mieux de mettre ce : je réponds du succès^ dans la bouche du confident que dans celle de Tancrède, car alors Tancrède dit, avec bien plus de bienséance et d'enthousiasme : // sera favorable. Nous demandons tous à genoux qu'on laisse le troisième acte comme il est. Est-il possible qu'on ait ôté ces vers :

Rien n'est changé, je suis encor sous le couteau. Tremblez moins pour ma gloire, etc.

Ces vers, récités avec une fermeté attendrissante, ont aiTaché des larmes. Si le père est si étriqué, s'il ne prend pas un intérêt tendre à la chose, s'il ne flotte pas entre la crainte et l'espérance, en vérité l'intérêt total diminue, et la pièce en général est bien moins touchante. J'ai écrit à Le Kain sur ce troisième acte, et je lui ai montré l'excès de ma douleur.

Dans le quatrième acte, il y a beaucoup d'art à fonder, comme vous avez fait, mes divins anges, la crédulité de Tancrède. Je voudrais seulement qu'il ne dit pas qu'il a pénétré le fond de cet affreux mystère, mais qu'on ne l'a que trop dévoilé. Vous ne pouvez sans doute souffrir ces vers :

Dans le rapide cours des plus brillants succès, Solamir l'eût-il fait sans être sûr de plaire?

Je tiens toujours que c'est assez que le vieux Argire ait dit à Tancrède, elle est coupable. Un père au désespoir est le plus fort des témoignages. Mais si vous voulez que Tancrède invente encore des raisons pour se convaincre, à la bonne heure ; il faudra faire des vers.

Au cinquième acte, c'est encore un coup de maître d'avoir rendu à la fois le récit de Catane plus vraisemblable et plus intéressant; mais je ne peux concevoir pourquoi on a retranché :

Courez, rendez Tancrède à ma fîlle innocente.

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LETTRES CHOlSieS DE VOLTAIRE. 309

Ce vers me paraît de toute nécessité. Si,

0 jour du changement! ô jour du désespoir!

a fait un si mauvais effet, cela prouve que Brizarda joué bien froidement ; mais, bagatelle.

Je conviens que mademoiselle Clairon peut faire une très-belle figure en tombant aux pieds de Tancrède ; niais si vous aviez vu M"* Denis, pleurante et égarée, se relever d'entre les bras qui la soutiennent, et dire d'une voix terrible : Arrêtez^ vous n'êtes point mon père! vous avoueriez que nul tableau n'approche d^ cette action pathétique, que c'est là la véritable tragédie. Une partie des spectateurs se leva à ce cri, par un mouvement involontaire; et pardonnez arracha Tâme. Il y a un aveuglement cruel à me priver du plus beau morceau de la pièce. Je vous conjure de me le rendre. Qui empêche mademoiselle Clairon de se jeter et de mourir aux pieds de Tancrède, quand son père, éperdu et immobile, est éloigné d'elle, ou qu'il marche à elle? qui l'empêche de dire : J'expire^ et de tomber près de son amant?

fiarbare! laisse là ce repentir si vain,

fait un tiès-bel effet parmi nous, qui n'avons pas la ridicule impatience de votre parterre. Vous êtes bien bons de céder à l'impétuosité de la nation, il faut la subjuguer.

La somme totale de ce compte est remerclment, tendresse, respect et envie de ne point mourir sans vous revoir.

A M. LE KAIN

Le 2i septembre 17CC.

Avant d'aller jouer Tancrède ^ et après avoir écrit une longue lettre à M. et à M'"*' d'Argental, et après avoir fait un petit monologue pour M"' Clairon, à la fin du second acte, et après avoir enragé qu'on ne m'ait pas averti plus tôt, et après m'être voulu beaucoup de mal d'être si loin

de vous, et n'en pouvant plus, j'aurai peut-être encore le temps, mon cher Le Kain, de vous dire un petit mot, que je n'ai point dit à M. et à M'"* d'Argental, en leur écrivant à la hâte, et étant ivre de leurs bontés.

C'est au sujet dû troisième acte. Nous serions bien fâchés de le jouer comme on le joue au Théâtre-Français. Vous n'avez pas fait attention gu'Aldamon n'est point du tout le confident de Tancrède; c'est un vieux soldat qui a servi sous lui. Mais Tancrède n'est pas assez imprudent pour lui parler d'abord de sa passion ; il ne laisse échapper son secret que par degrés. D'abord il lui deman^le simplement où demeure Aménaîde;et c'est cette simplicité précieuse qui fait ressortir le reste. Il ne s'informe que peu à peu, et par degrés , du mariage. Il ne doit point du tout dire à Aldamon :

Car tu m'as déjà dit que cet audacieux , etc.

Ce vers gâte la scène de toutes façons. Si Aldamon lui a déjà dit cette nouvelle, s'il en est sûr» s'il s'écrie : // est donc vraiy il doit arriver désespéré. Il ne doit parler que de sa douleur; et le commencement de la scène, qui chez moi fait un très-grand effet, devient très-ridicule. Ne sentez-vous pas que l'artifice de cette scène consiste, de la part de Tancrède, à s'ouvrir par gradations avec Aldamon? 11 s'en faut bien qu'il doive lui dire tout son secret ; et quand il lui dit :

Cher ami, tout mon cœur s'abandonne à ta foi,

remarquez qu'il se donne bien de garde de dire : J'aime Aménaide. Il le lui fait assez entendre, et cela est bien plus naturel et bien plus piquant. Il ne veut paraître que comme un ancien ami de la maison. Il ferait trèsmal d'aller plus loin.

Ce séjour adoré qu'habite Aménaïde

est un vers d'opéra intolérable.

Concevez donc qu'il ne permet à son amour d'éclater que dans son monologue. C'est là qu'il doit commencer à dire : Aménaïde m'aime. S'il le dit, ou, s'il le fait trop entendre auparavant, cela devient froid et absurde.

Le vers d'Aldamon,

Je vais parler de vous; je réponds du succès,

est très à sa place. Il respecte, il aime Tancrède comme un grand homme ; il sait que le nom de Tancrède est révéré dans la maison ; il est plein de cette idée; il la confond avec un simple message. Et quand Aldamon dit ce vers : Je réponds du succès^ etc., Tancrède a bien meilleur air à dire avec enthousiasme : // sera favorable.

Je vous prie très-instamment, mon cher ami, de représenter toutes ces choses à M. d'Argental, et de remettre absolument le troisième acte comme il est. Vous me feriez un tort irréparable, si vous continuiez à m' exposer ainsi devant le public, et surtout si Ton imprimait la pièce dans l'état où elle est par ma négligence et mon absence. Voyez à quoi je serais réduit si Prault imprimait la pièce avant que je vous Taie envoyée, signée de ma main. Prévenez ce coup pour vous et pour moi.

Je ne peux entrer ici dans aucun détail ; mais je dois vous dire que, dans la fermentation des esprits, au milieu de la guerre civile littéraire, il faut s'attendre, les premiers jours, aux critiques les plus injustes. C'est une poussière qui s'élève et qui se dissipe bientôt. Je vous embrasse de tout mon cœur.

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