‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 120 sur 246 · A M. DE MAIRAN · texte numérisé non relu

A M. DE MAIRAN

ANCIEN SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE l'aGADÉMIE DES SCIENCES.

A Touruey, 9 auguste 1760.

Je vous remercie bien sensiblement, monsieur, d'une attention qui m'honore et d'un souvenir qui augmente mon bonheur dans mes charmantes retraites. Il y a longtemps que je regarde vos lettres au père Parennin et ses réponses comme des monuments bien précieux ; mais n'allons pas plus loin, s'il vous plaît. J'aime passionnément Gicéron, parce qu'il doute ; vos lettres au père Parennii) sont des doutes de Gicéron. Mais, quand M. de Guignes a voulu conjecturer après vous, il a rêvé très-creux. J'ai été obligé, en conscience, de me moquer de lui, sans le nommer pourtant, dans la préface de V Histoire de Pierre /**^

On imprimait cette histoire Tannée passée, lorsqu'on m'envoya cette plaisanterie de xM. de Guignes. Je vous avoue que j'éclatai de rire en voyant que le roi Yu était précisément le roi d'Egypte Menés, comme Platon était, chez Scarron, l'anagramme de Chopine^ en changeant seulement pla en chOy et ton en piae. J'étais émerveillé qu'on fût si doctement absurde dans notre siècle. Je pris donc la liberté de dire dans ma préface : « Je sais que des philosophes d'un grand mérite ont cru voir quelque conformité entre ces peuples ; mais on a trop abusé de leurs doutes, etc. »

Or ces philosophes d'un grand mérite, c'est vous, monsieur; et ceux qui abusent de vos doutes, ce sont les Guignes. Je lui en devais d'ailleurs à propos des Huns; car M. de Guignes se moque encore du monde avec son Histoire des Huns. J'ai vu des Huns, moi qui vous parle; j'ai eu chez moi des petits Huns, nés à trois cents lieues de Test de Joloskoi, qui ressemblaient comme deux gouttes d'eau à des chiens de Boulogne j et qui avaient beaucoup d'esprit; ils parlaient français comme s'ils étaient nés à Paris; et je me consolais de nous voir battus de tous côtés, en voyant que notre langue triomphait dans la Sibérie; cela est, par parenthèse, bien remarquable. Jamais nous n'avons écrit de si mauvais livres et fait tant de sottises qu'aujourd'hui, et jamais notre langue n'a été si étendue dans le monde.

J'aurai l'honneur de vous soumettre incessamment le premier volume de r Empire de Russie^ sous Pierre le Grand. Il commence par une description des provinces de la Russie, et l'on y verra des choses plus extraordinaires que les imaginations de M. de Guignes; mais ce n'est pas ma faute, je n'ai fait que dépouiller les archives de Pétersbourg et de Moscou, qu'on m'a envoyées. Je n'ai point voulu faire paraître ce volume, avant de l'exposer à la critique des savants d'Archangel et du Kamtschatka. Mon exemplaire a resté un an en Russie : on me le renvoie; on m'assure que je n'ai trompé personne en avançant que les Samoïèdes ont le mamelon d'un beau noir d'ébène, et qu'il y a encore des races d'hommes gris-pommelé fort jolis. Ceux qui aiment la variété seront fort aises de cette découverte; on aime avoir la nature s'élargir : nous étions autrefois trop resserrés; les curieux ne seront pas fâchés de voir ce que c'est qu'un empire de deux mille lieues. Mais on a beau faire, Ramponeau, les comédies du boulevard, et Jean-Jacques mangeant sa

laitue à quatre pattes, l'emporteront toujours sur les recherches philosophiques.

Je ne peux finb* cette lettre, monsieur, sans vous dire un petit mot de vos Égyptiens. Je vous avoue que je crois les Indiens et les Chinois plus anciennement policés que les habitants de Mesraïm ; ma raison est qu'un petit pays, très-étroit, inondé tous les ans, a dû être habité bien plus tard que le sol des Indes et de la Chine, beaucoup plus favorable à la culture et à la construction des villes ; et, comme les pêchers nous viennent de Perse, je crois qu'une certaine espèce d'hommes, à peu près semblable à la nôtre, pourrait bien nous venir d'Asie. Si Sésostris a fait quelques conquêtes, à la bonne heure; mais les Égyptiens n'ont pas été taillés pour être conquérants. C'est de tous les peuples de la terre le plus mou, le plus lâche, le plus frivole, le plus sottement superstitieux : quiconque s'est présenté pour lui donner les étrivières l'a subjugué comme un troupeau de moutons. Cambyse, Alexandre, les successeurs d'Alexandre, César, Auguste, les califes, les Circassiens, les Turcs, n'ont eu qu'à se montrer en Egypte pour en être les maîtres; apparemment que du temps de Sésostris ils étaient d'une autre pâte, ou que leurs voisins de Syrie et de Phénicie étaient encore plus méprisables qu'eux.

Pour moi, monsieur, je me suis voué aux AUobroges, et je m'en trouve bien, je jouis de la plus heureuse indépendance; je me moque quelquefois des AUobroges de Paris. Je vous aime, je vous estime, je vous révérerai jusqu'à ce que mon corps soit rendu aux éléments dont il est tiré.

A M. THIRIOT

Le 1 1 auguste : fl , que août est barbare !

A peine eus-je écrit à l'ancien ami pour avoir des nouvelles, que

Dieu m'exauça, et je reçus sa lettre du 30 juillet, dans laquelle il me

parlait de la libération de l'abbé Mords-les, et de VEcossaise^ et de Catherine Vadéj et d'Aletho/f^ etc. M. d'Argental est celui qui a le plus contribué à nous rendre notre Mords-les. J'ai écrit tous les jours de poste.

j'ai toujours été la mouche du coche ; mais je bourdonne de si loin, qu'à peine m'entend-on.

Mon ancien ami, il y a trois mois que je crève de rire en me levant et en me couchant. C'est d'ailleurs un drôle de corps que notre ami Protagoras*; il est têtu comme une mule, il est tout plein d'esprit; il a toutes sortes d'esprit ; il est gai, il est charmant. Il n'ira point en Brandebourg ; car Luc est aux abois: sa tentative sur Dresde n'est qu'un coup de désespéré. Quomodo cecidisti de cœlOy Lucifer^ qui mane orieharial 0 Luc! l'aurais-tu cru que je serais cent fois plus heureux que toi!

Mon ancien ami, il faut que nous nous revoyions avant d'aller trouver Virgile et l'abbé Pellegrin dans l'autre monde.

Qu'est-ce que vous faites chez le médecin Baron? Venez aux Délices ; elles sont plus riantes que la rue Culture-Sainte-Catherine.

A MADEMOISELLE CLAIRON

Aux Délices, le 19 septembre 1760.

Nous sommes trois que même ardeur excite, Également à vous plaire empressés; • L*un vous égale, et Tautre vous imite, Et le troisième, avec moins de mérite, Est plus heureux, car vous l'embellissez. Je vous dois tout. Je devrais entreprendre De célébrer vos talents, vos attraits; Mais quoi ! les vers ne plaisent désormais Que quand c'est vous qui les faite$ entendre.

Celui qui vous égale quelquefois, mademoiselle, c'est M. le dac de Villars, quand il daigne nous lire quelque morceau de tragédie. Celle qui vous imita parfaitement hier dans Alzire^ c'est M"* Denis; et le vieil ermite que vous embellissez, vous vous doutez bien qui c'est.

Nous jouâmes hier Alzire devant M. le duc de Villars; mais nous devrions partir pour venir voir la divine Aménaïde. Si jamais les pays

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