A MADEMOISELLE CORNEILLE
Aux Délices, 22 oorembre 1760.
Votre nom, mademoiselle, votre mérite et la lettre dont vous m'honorez augmentent, dans M'"* Denis et dans moi, le désir de vous recevoir et de mériter la préférence que vous voulez bien nous donner. Je dois vous dire que nous passons plusieurs mois de l'année dans une campagne auprès de Genève ; mais vous y aurez toutes les facilités et tous les secours possibles pour tous les devoirs de la religion ; d'ailleurs notre principale habitation est en France, à une lieue de là, dans un château très-logeable, que je viens de faire bâtir, et où vous serez beaucoup plas commodément que dans la maison d'où j'ai l'honneur de vous écrire. Vous trouverez, dans l'une et dans l'autre habitation, de quoi vous occuper tant aux petits ouvrages de la main, qui pourront vous plaire, qu'à la musique et à la lecture. Si votre goût est de vous instruire de la géographie, nous ferons venir un maître qui sera très-honoré d'enseigner quelque chose à la petite QUe du grand Corneille; mais je le serai beaucoup plus que lui de vous voir habiter chez moi.
J'ai l'honneur d'être, avec respect, mademoiselle, votre, etc.
A H. LE KAIN
Le 16 décembre 1760.
Je n'ai voulu vous répondre, mon cher Roscius, que quand j'aurais vu enfin toute cette confusion dans les rôles de Tancrède un peu débrouillée, quand vous seriez débarrassés de la Belle Pénitente j et quand vous seriez prêts à reprendre Tancrède.
Grâce aux bontés de M. et de M""' d'Argental, tout est en ordre; et si la pièce reste au théâtre, ce sera uniquement à leur bon goût et à
leurs attentions infatigables qu'on en aura l'obligation. Je vous prie de vouloir bien vous conformer entièrement, dans la représentation, à l'édition de Prault. Rien n'est plus ridicule que de voir jouer d'une façon ce qui est imprimé d'une autre. Il ne faut jamais sacrifier l'élocution et le style à l'appareil et aux attitudes. L'intérêt doit être dans les choses qu'on dit, et non pas dans de vaines décorations. L'appareil, la pompe, la position des acteurs, le jeu muet, sont néce'ssaires ; mais c'est quand il en résulte quelque beauté, c'est quand toutes ces choses ensemble redoublent le nœud et l'intérêt. Un tombeau, une chambre tendue de noir, une potence, une échelle, des personnages qui se battent sur la scène, des corps morts qu'on enlève, tout cela est fort bon à montrer sur le Pont-Neuf, avec la rareté, la curiosité. Mais quand ces sublimes marionnettes ne sont pas essentiellement liées au sujet, quand on les fait venir hors de propos, et uniquement pour divertir les garçons perruquiers qui sont dans le parterre, on court un peu de risque d'avilir la scène française et de ne ressembler aux barbares Anglais que par leur mauvais côté. Ces farces monstrueuses amuseront pendant quelque temps et ne feront d'autre effet que de dégoûter le public de ces nouveaux spectacles et des anciens.
Je vous exhorte donc, mon cher ami, de ne souffrir d'appareil au théâtre que celui qui est noble, décent, nécessah'e.
Pour ce qui est de TancrèdCy je crois que d'abord vos camarades doivent conformer leur rôle à l'imprimé; qu'ensuite ils doivent en faire une répétition, parce qu'il y a environ deux cents vers différents de ceux qu'on a récités aux premières représentations. Je crois même qu'il y en a beaucoup plus de deux cents; je crois encore que vous devez donner deux représentations avant que Prault mette son édition en vente. Si la pièce réussit, il la vendra beaucoup mieux quand ces deux représentations l'auront fait valoir et lui auront donné un nouveau prix.
Je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous prie de me donner de vos nouvelles et des miennes.