‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 126 sur 246 · A M. LE MARQUIS ALBERGATI GAPACELLI · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS ALBERGATI GAPACELLI

A Fcrney, 23 décembre 1760.

Monsieur, nous sommes unis par les mêmes goûts, nous cultivons les mêmes arts, et ces beaux-arts ont produit l'amitié dont vous m'honorez ; ce sont eux qui lient les âmes bien nées, quand tout divise le reste des hommes.

J'ai su dès longtemps que les principaux seigneurs de vos belles villes d'Italie se rassemblent souvent pour représenter sur des théâtres élevés avec goût tantôt des ouvrages dramatiques italiens, tantôt même les nôtres. C'est aussi ce qu'ont fait quelquefois les princes des maisons les plus augustes et les plus puissantes; c'est ce que l'esprit humain a jamais inventé de plus noble et de plus utile pour former les mœurs et pour les polir; c'est là le chef-d'œuvre de la société : car, monsieur, pendant que le commun des hommes est obligé de travailler aux arts mécaniques, et que leur temps est heureusement occupé, les grands et les riches ont le malheur d'être abandonnés à eux-mêmes, à l'ennui inséparable de l'oisiveté, au jeu plus funeste que l'ennui, aux petites factions plus dangereuses que le jeu et que l'oisiveté.

Vous êtes, monsieur, un de ceux qui ont rendu le plus de service à Tesprit humain dans votre ville de Bologne, cette mère des sciences. Vous avez représenté à la campagne, sur le théâtre de votre palais, plus d'une de nos pièces françaises, élégamment traduites en vers italiens; vous daignez traduire actuellement la tragédie de Tancrèdei et moi, qui vous imite de loin, j'aurai bientôt le plaisir de voir représenter chez moi la traduction d'une pièce de votre célèbre Goldoni, que j'ai nommé et que je nommerai toujours le peintre de la nalure. Digne réformateur de la comédie italienne, il en a banni les farces insipides, les sottises grossières, lorsque nous les avions adoptées sur quelques théâtres de Paris. Une chose m'a frappé surtout dans les pièces de ce génie fécond, c'est qu'elles finissent toutes par une moralité qui rappelle le sujet et l'intrigue de la pièce, et qui prouve que ce sujet et cette intrigue sont faits pour rendre les hommes plus sages et plus gens de bien.

Qu'est-ce en effet que la vraie comédie? c'est l'art d'enseigner la vertu et les bienséances en action et en dialogues. Que l'éloquence du monologue est froide en comparaison ! A-t-on jamais retenu une seule phrase de trente ou quarante mille discours moraux? et ne sait-on pas par cœur ces sentences admirables, placées avec art dans des dialogues intéressants :

Homo sum , humani nihil a me alîenum puto. Apprime in vita esl utile, ut ne quid nimis. Natura tu illi pater es, consiliis ego, etc.

C'est ce qui fait un des grands mérites de Térence; c'est celui de nos bonnes tragédies, de nos bonnes comédies. Elles n'ont pas produit une admiration stérile ; elles ont souvent corrigé les hommes. J'ai vu un prince pardonner une injure après une représentation de la clémence d'Auguste. Une princesse, qui avait méprisé sa mère, alla se jeter à ses pieds en sortant de la scène où Rodolphe demande pardon à sa mère. Un homme connu se raccommoda avec sa femme en voyant le Préjugé à la mode. J'ai vu l'homme du monde le plus fier devenir modeste après la comédie du Glorieux; et je pourrais citer plus de six fils de famille que la comédie de F Enfant prodigue a corrigés. Si les financiers ne sont plus grossiers, si les gens de cour ne sont plus de vains petits-maitres , si les médecins ont abjuré la robe, le bonnet et les consultations en latin; si quelques pédants sont devenus hommes, à qui en a-t-on l'obligation? au théâtre, au seul théâtre.

Quelle pitié ne doit-on donc pas avoir de ceux qui s'élèvent contre ce premier art de la littérature, qui s'imaginent qu'on doit juger du théâtre d'aujourd'hui par les tréteaux de nos siècles d'ignorance, et qui confondent les Sophocle et les Ménandre, les Varius et les Térence avec les Tabarin et les Polichinelle I

Mais que ceux-là sont encore plus à plaindre qui admettent les Polichinelle et les Tabarin, et qui rejettent les Polyeucley les Athaliey les Zaïre et les Alzirel Ce sont là de ces contradictions où l'esprit humain tombe tous les jours.

Pardonnons aux sourds qui parlent contre la musique, aux aveugles qui haïssent la beauté ; ce sont moins des ennemis de la société, conjurés

pour en détruire la consolation et le charme, que des malheureux à qui la nature a refusé des organes.

Nos vero dulces teneant anto omnia musae.

J'ai eu le plaisir de voir chez moi, à la campagne, représenter Alzire, cette tragédie où le christianisme et les droits de l'humanité triomphent également. J'ai vu, dans Mérope, l'amour maternel faire répandre des larmes, sans le secours de l'amour galant. Ces sujets remuent l'âme la plus grossière, comme la plus délicate; et si le peuple assistait à des spectacles honnêtes, il y aurait bien moins d'âmes grossières et dures. C'est ce qui fit des Athéniens une nation si supérieure. Les ouvriers n'allaient point porter à des farces indécentes l'argent qui devait nourrir leurs familles, mais les magistrats appelaient, dans des fêtes célèbres, la nation entière à des représentations qui enseignaient la vertu et l'amour de la patrie. Les spectacles que nous donnons chez nous sont une bien faible imitation de cette magnificence ; mais enGn ils en retracent quelque idée. C'est la plus belle éducation qu'on puisse donner à la jeunesse, le plus noble délassement du travail, la meilleure instruction pour tous les ordres des citoyens : c'est presque la seule manière d'assembler les hommes pour les rendre sociables,

Emollit mores, nec sinit esse feros.

OviD., II, ex Ponto, ep. ix.

Aussi je ne me lasserai point de répéter que, parmi vous, le pape Léon X, l'archevêque Trissino, le cardinal Bibiena; et, parmi nous, les cardinaux de Richelieu et Mazarin ressuscitèrent la scène : ils savaient qu'il vaut mieux voir YŒdipe de Sophocle que de perdre au jeu la nourriture de ses enfants, son temps dans un café, sa raison dans un cabaret, sa santé dans des réduits de débauche, et toute la douceur de sa vie dans le besoin et dans la privation des plaisirs de l'esprit.

11 serait à souhaiter, monsieur, que les spectacles fussent, dans les grandes villes, ce qu'ils sont dans vos terres et dans les miennes, et dans celles de tant d'amateurs; qu'ils ne fussent point mercenaires; que ceux qui sont à la tête des gouvernements fissent ce que nous faisons, et ce qu'on fait dans tant de villes. C'est aux édiles à donner les jeux publics; s'ils deviennent une marchandise, ils risquent d'être avilis. Les hommes

ne s'accoutument que trop à mépriser les services qu'ils payent. Alors l'intérêt, plus fort encore que la jalousie, enfante les cabales. Les Claveret cherchent à perdre les Corneille, les Pradon veulent écraser les Racine.

C'est une guerre toujours renaissante, dans laquelle la méchanceté, le ridicule et la bassesse sont sans cesse sous les armes.

A M. JEAN-FRANCOlS CORNEILLE.

Fcrney, 25 décembre 1760.

Mademoiselle votre fille, monsieur, me parait digne de son nom par ses sentiments. Ma nièce, M'"* Denis, en prend soin comme de sa fille. Nous lui trouvons de très-bonnes qualités et point de défauts. C'est une grande consolation pour moi dans ma vieillesse de pouvoir un peu contribuer à son éducation. Elle remplit tous ses devoirs de chrétienne. Elle témoigne la plus grande envie d'apprendre tout ce qui convient au nom qu'elle porte. Tous ceux qui la voient en sont très-satisfaits. Elle est gaie et décente, douce et laborieuse : on ne peut être mieux née. Je vous félicite, monsieur, de l'avoir pour fille, et vous remercie de me l'avoir donnée : tous ceux qui lui sont attachés par le sang et qui s'intéressent à sa famille verront que, si elle méritait un meilleur sort, elle n'aura pas à se plaindre de celui qu'elle aura eu dans ma maison. D'autres auraient pu lui procurer une destinée plus brillante; mais personne n'aurait eu plus d'attention pour elle, plus de respect pour son nom et plus de considération pour sa personne. Ma nièce se joint à moi pour vous assurer de nos sentiments et de nos soins.

A M. DEODATl DE TOVAZZI,

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