‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 128 sur 246 · A M. L*ABBÉ TRUBLET · texte numérisé non relu

A M. L*ABBÉ TRUBLET

QUI LCI AVAIT BNVOYl! SON DISCOURS DE RÉCEPTION A t/aCAD£miB FRANÇAISE.

Au château de Fcrnoy, ce 27 avril 1761.

Votre lettre et votre procédé généreux, monsieur, sont des preuves que vous n'êtes pas mon ennemi, et votre livre vous faisait soupçonner de l'être. J'aime bien mieux en croire votre lettre que votre livre : vous aviez imprimé que je vous faisais bâiller, et moi j'ai laissé imprimer que je me mettais à rire. Il résulte de tout cela que vous êtes difficile à amuser, et que je suis mauvais plaisant; mais enfin en bâillant et en riant, vous voilà mon confrère, et il faut tout oublier en bons chrétiens et en bons académiciens.

Je suis fort content, monsieur, de votre harangue et très-reconnaissant de la bonté que vous avez de me l'eiivoyer ; à l'égard de votre lettre : Nardi parvus onyx eliciet cadum. Pardon de vous citer Horace, que vos héros, MM. de Fontenelle et de Lamotte, ne citaient guère. Je suis obligé en conscience de vous dire que je ne suis pas né plus malin que vous, et que dans le fond je suis bonhomme. Il est vrai qu'ayant fait réflexion depuis quelques années qu'on ne gagnait rien à l'être, je me suis mis à être un peu gai, parce qu'on m'a dit que cela est bon pour la santé. D'ailleurs je ne me suis pas cru assez important, assez considérable pour dédaigner toujours certains illustres ennemis qui m'ont attaqué personnellement pendant une quarantaine d'années, et qui, les uns après les autres, ont essayé de m' accabler. C'est par pure modestie que je leur ai donné enfin sur les doigts. Je me suis cru précisément à leur niveau, et in arenam cum œqualibus descendis comme dit Gicéron,

Croyez, monsieur, que je fais une grande différence entre vous et eux ; mais je me souviens que mes rivaux et moi, quand j'étais à Paris, nous étions tous fort peu de chose, de pauvres écoliers du siècle de Louis XIV, les uns en vers, les autres en prose, quelques-uns moitié prose, moitié vers, du nombre desquels j'avais l'honneur d'être; infatigables auteurs de pièces médiocres, grands compositeurs de riens, pesant

gravement des œufs de mouche dans des balances de toile d'araignée. Je n'ai presque vu que de la petite charlatanerie : je sens parfaitement la valeur de ce néant; mais, comme je sens également le néant de tout le reste, j'imite le Vejanius d'Horace (lib. I, ep. i) :

Vejanius, armis

Herculis ad postem fîxis, latet abditus agro.

C'est de cette retraite que je vous dis très-sincèrement que je trouve des choses utiles et agréables dans tout ce que vous avez fait, que je vous pardonne cordialement de m'avoir pincé, que je suis fâché de vous avoir donné quelques coups d'épingle, que votre procédé me désarme pour jamais, que bonhomie vaut mieux que raillerie, et que je suis, monsieur mon cher confrère, de tout mon cœur, avec une véritable estime et sans compliment, comme si de rien n'était, votre, etc.

A M. LE MARQUIS ALBERGATl GAPAGELLL

A Fertioy, 1*^ mai 1761.

Monsieur, ne jugez pas de mes sentiments par mon long silence; je suis accablé de maladies et de travaux. Horace pourrait me dire (lib. II , od. xviii) :

Tu secanda marmora

Locas sub ipsum funus, et âcpulchri

Immemor, struis domos.

Figureï-vous ce que c'est que d'avoir à défricher des déserts et à faire bâtir des maisons à l'italienne par des Allobroges, d'avoir à finir V Histoire du czar Pierre et d'ajuster un théâtre pour des gens qui se portent bien dans le temps qu'on n'en peut plus.

Je crois que le sîgnor Carlo Goldoni y serait lui-même très-embarrassé, et qu'il faudrait lui pardonner s'il était un peu paresseux avec ses amis. Je reçois dans le moment son nouveau théâtre. Je partage, mon* sieur, mes remerclments entre vous et lui. Dès que j'aurai un moment à

moi, je lirai ses nouvelles pièces, et je crois que j'y trouverai toujours cette variété et ce naturel charmant qui font son caractère. Je vois avec peine, en ouvrant le livre, qu'il s'intitule poète du duc de Parme y il me semble que Térence ne s'appelait point le poëte de Scipion; on ne doit être le poëte de personne , surtout quand on est celui du public. Il me paraît que le génie n'est point une charge de cour et que les beaux*arts ne sont point faits pour être dépendants.

Je présente le sentiment de la plus vive reconnaissance à M. Paradisi. Je me flatte qu'il aura un peu de pitié de mon état et qu'il trouvera bon que je le joigne ici avec vous, monsieur, au lieu de lui écrire en droiture. Je ne lui manderais pas des choses différentes de celles que je vous dis. Je lui dirais combien je l'estime et à quel point je suis pénétré de l'honneur qu'il me fait. Vous voyez, monsieur, que je suis obligé de dicter mes lettres. Je n'ai plus la force d'écrire ; j'ai toutes les infirmités de la vieillesse, mais dans le fond du cœur tous les goûts de la jeunesse. Je crois que c'est ce qui me fait vivre. Comptez, monsieur, que tant que je vivrai, je serai fâché que les truites du lac de Genève soient si loin des saucissons de Bologne, et que je serai toujours avec tous les sentiments que je vous dois, monsieur, votre, etc., di cuore^

Voltaire.

A M. LE COMTE D^ARGENTAL

1" mai 1761.

Permettez, mes anges, que je fasse passer par vos mains cette lettre à M. Duclos, ou plutôt à l'Académie, en réponse h la proposition que notre secrétaire m'a faite de travailler à donner au public nos auteurs classiques. II est vrai que j'ai un peu d'occupation; car, excepté de fendre du bois, il n'y a sorte de métier que je ne fasse.

Cependant mettez-vous Oreste à l'ombre de vos ailes?

Pardon encore une fois ; mais je n'ai pu m'empêcher de donner beaucoup de temps à cette pièce du temps de François I*'. Ce sujet m'a

tourné la tête. Vous dites que c'est à peu près ce que j'ai fait de plus mauvais en ce genre; M'"* Denis soutient que c'est ce que j'ai fait de mieux.

Je vous demande pardon; mais je donne la préférence cette fois-ci à M'"*" Denis. Pour M"* Corneille, elle n'est pas encore dans le secret. Nous lui apprenons toujours à lire, à écrire, à chiffrer, et dans un an nous lui ferons lire le Cid. Elle n'a pas le nez tounié au tragique. M. de Ximenès n'est pas non plus dans la confidence : il fait jouer cette semaine Don Carlos à Lyon , et est trop occupé de sa gloire pour qu'on lui confie des bagatelles.

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