‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 132 sur 246 · A M. DUCLOS · texte numérisé non relu

A M. DUCLOS

18 auguste 1761.

J'ai toujours oublié, monsieur, de vous parler de la personne qui prétendait vous apporter des papiers de ma part. Je n'ai eu l'honneur de vous en adresser que par M. d'Argental. Vous avez dû recevoir l'épltre dédicatoire à la Compagnie, la préface sur le Cidy les notes sur le Ciiy les Iloraces et Cinna. Je vous prie de communiquer le tout à M. le duc de Nivernais et à M. le président Hénault; mais il serait plus convenable encore que le tout fût examiné à l'Académie; vos observations feraient ma loi. Les autres pièces suivront immédiatement, et les Cramer commenceront à imprimer sans aucun délai.

Les souscriptions que nous avons suffiront pour entamer l'entreprise, en cas que nous puissions compter sur le payement des quatre cents louis que le roi daigne accorder. Nous comptons même être en état de prier les gens de lettres qui ne sont pas riches de vouloir bien accepter un exemplaire comme un hommage que nous devons à leurs lumières, sans recevoir d'eux un payement qui ne doit être fait que par ceux que la fortune met en état de favoriser les arts. Il me paraît qu'une condition essentielle pour cet ouvrage, assez important et dédié à l'Académie, est que les noms des académiciens se trouvent dans la liste des souscripteurs.

M. le duc de Nivernais a commencé par souscrire pour 12 exemplaires;

M. le cardinal de Bernis, 12;

M. le duc de Richelieu, 12 ;

M. le duc de Villars, 6;

M. le comte de Clermont, 6 ;

M. le président Hénault, 2.

Je prends la liberté, en qualité d'entrepreneur de cette affaire et de père de M"* Corneille, de souscrire pour cent. Ce n'est point par vanité, c'est par nécessité; parce que, si l'on se sert de grand papier et s'il y a huit Volumes, comme le prétendent MM. Cramer, les frais iront à cinquante mille livres.

J'avais écrit à M. le coadjuteur, en le remerciant de la bonté qu'il a eue de m' envoyer son discours, et à M. Watelet, connu par son goût pour les arts et par ses talents; je n'en ai point eu de réponse. Je vous avouerai qu'il serait honteux pour l'Académie, dont tant de grands seigneurs sont membres, que des fermiers généraux fissent plus qu'elle en cette occasion : cela jetterait même sur notre Compagnie un ridicule dont les Frérons n'abuseraient que trop. M. l'archevêque de Lyon souscrira comme le cardinal de Bemis; mais, pour imprimer son nom dans la liste, il convient qu'il soit appuyé de celui du coadjuteur de Strasbourg et du précepteur de M, le duc de Bourgogne. C'est ce que vous pouvez proposer, monsieur, avec plus de bienséance que personne, dans la place où vous êtes.

Sera-t-il dit que nos grands seigneurs ne viendront à l'Académie que le jour de leur réception, qu'ils se contenteront de faire un discours, et qu'ils dédaigneront d'entrer dans un dessein honorable pour l'Académie et pour la France? Je compte sur vous, monsieur, comme sur le protecteur le plus vif de cette entreprise digne de vous. Je vous prie de m'éclairer et de me soutenir dans toutes les difficultés attachées à tout ce qui est nouveau et estimable.

Je prévois que MM. Cramer persisteront dans la résolution de donner l'édition in-&^ tome à tome, de trois en trois mois, sans aucunes estampes, et que l'ouvrage, qui coûterait au moins trois louis d'or chez les libraires, n'en coûtera que deux. Il y aurait une très-grande perte sans les bontés du roi et de plusieurs princes de l'Europe, sans la générosité de M. le duc de Choiseul et de M*"* de Pompadour.

Ce ne sont point proprement des souscriptions qu'on demande ; il n'y a point de conditions à faire avec ceux qui donnent leur temps, leur argent et leur travail, pour l'honneur de la nation. Nous ne demandons que le nom de quiconque voudra avoir un livre utile à bon marché, afin

que les libraires proportionnent le nombre des exemplaires au nombre des demandeurs, et que ceux qui auront eu la bassesse de craindre de donner deux louis pour s'instruire ne puissent jamais avoir un livre qu'ils seraient indignes de posséder. Pardon de ma noble colère.

Je compte absolument sur vous, au nom de Pierre et de Marie Corneille.

A M. L'ABBÉ D'OLIVET

CHANCELIER DE L*ACAD£mIE FRANÇAISE.

Au château de Furncy, ce 20 auguste 1761.

Vous m'aviez donné, mon cher chancelier, le conseil de ne commenter que les pièces de Corneille qui sont restées au théâtre. Vous vouliez me soulager ainsi d'une partie de mon fardeau, et j'y avais consenti, moins par paresse que par le désir de satisfaire plus t6t le public; mais j'ai vu que dans la retraite j'avais plus de temps qu'on ue pense, et, ayant déjà commenté toutes les pièces de Corneille qu'où représente, je me vois eu état de faire quelques notes utiles sur les autres.

11 y a plusieurs anecdotes curieuses qu'il est agréable de savoir. 11 y a plus d'une remarque à faire sur la langue. Je trouve, par exemple, plusieurs mots qui ont vieilli parmi nous, qui sont même entièrement oubliés, et dont nos voisins les Anglais se servent heureusement. Ils ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il s'en doute ; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour y qu'ils prononcent yumor; et ils croient qu'ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère d'esprit. Cependant c'est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille. Au reste, quand je dis que cette humeur est une espèce d'urbanité, je parle à un homme instruit, qui sait que nous avons appliqué mal à propos le mot d*urbanité à la politesse, et qu* urbaniias signifiait à Rome précisément ce qu* /iumour signifie chez

les Anglais. C'est en ce sens qu*Horace dit : Froniis ad urbanœ descendi pramia; et jamais ce mot n*est employé autrement dans cette satire que nous avons sous le nom de Pétrone, et que tant d'hommes sans goût ont prise pour l'ouvrage d'un consul Petronius,

Le mot partie se trouve encore dans les comédies de Corneille pour esprit. Cet homme a des parties. C'est ce que les Anglais appellent parts. Ce teime était excellent; car c'est le propre de l'homme de n'avoir que des parties : on a une sorte d'esprit, une sorte de talent, mais on ne les a pas tous. Le mot esprit est trop vague ; et quand on vous dit : Cet homme a de l'esprit y vous avez raison de demander : Duquel?

Que d'expressions nous manquent aujourd'hui, qui étaient énergiques du temps de Corneille ; et que de pertes nous avons faites, soit par pure négligence, soit par trop de délicatesse! On assignait, on appointait un temps, un rendez-vous; celui qui dans le moment marqué arrivait au lieu convenu, ei qui n'y trouvait pas son prometteury était désappointé. Nous n'avons aucun mot pour exprimer aujourd'hui cette situation d'un homme qui tient sa parole et à qui on en manque.

Qu'on arrive aux portes d'une ville fermée, on est : quoi? nous n'avons plus de mot pour exprimer cette situation : nous disions autrefois forclos; ce mot très-expressif n'est demeuré qu'au barreau. Les offres de la mort, les angoisses d'un cœur naiTé n'ont point été remplacés.

Nous avons renoncé à des expressions absolument nécessaires, dont les Anglais se sont heureusement enrichis. Une rue, un chemin sans issue s'exprimait si bien par non-passe, impasse, que les Anglais ont imité; et nous sommes réduits au mot bas et impertinent de cul-de-sac, qui revient si souvent et qui déshonore la langue française.

Je ne finirais point sur cet article si je voulais surtout entrer ici dans le détail des phrases heureuses que nous avions prises des Italiens, et que nous avons abandonnées. Ce n'est pas d'ailleurs que notre langue ne soit abondante et énergique; mais elle pourrait l'être bien davantage. Ce qui nous a ôté une partie de nos richesses, c'est cette multitude de livres frivoles dans lesquels on ne trouve que le style de la conversation et un vain ramas de phrases usées et d'expressions impropres. C'est cette malheureuse abondance qui nous appauvrit.

Je passe à un article plus important, qui me détermine à commenter

jusqu'à Pertharite. C'est que dans ces ruines on trouve des trésors cachés. Qui croirait, par exemple, que le germe de Pyrrhus et d'Andromaque est dans Periharite? qui croirait que Racine en ait pris les sentiments, les vers même? Rien n'est pourtant plus vrai, rien n'est plus palpable. Un Grimoald, dans Corneille, menace une Rodelinde de faire périr son fils au berceau, si elle ne l'épouse :

Son soit est en vos mains : aimer ou dédaigner Le va faire périr, ou le faire régner.

Pyrrhus dit précisément dans la même situation :

Je vous le dis, il faut ou périr ou régner. Grimoald, dans Corneille, veut punir

Sur ce fils innocent

La dureté d'un cœur si peu reconnaissant.

Pyrrhus dit dans Racine :

Le fils me répondra des mépris de la mère.

Rodelinde dit à Garibalde :

Comte, penses-y bien ; et, pour m'avoir aimée, N'imprime point de tache à tant de renommée; Ne crois que ta vertu, laisse-la seule agir. De peur qu'un tel affront ne te donne à rougir. On publlrait de toi que les yeux d'une femme, Plus que ta propre gloire , auraient touché ton âme. On dirait qu'un héros si grand, si renommé. Ne serait qu'un tyran, s'il n'avait point aimé.

Andromaque dit à Pyrrhus :

Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce? Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de faiblesse? Voulez-vous qu'un dessein si beau, si généreux, Passe pour le transport d'un esprit amoureux?

Non, non; d'un ennemi respecter la misère.

Sauver des malheureux , rendre uo fils à sa mère , De cent peuples pour lui combattre la rigueur Sans me faire payer son salut de mon cœur, Malgré moi, s'il le faut, lui donner un asile, Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'Achille.

L'imitation est visible; la ressemblance est entière. Il y a bien plus, et je vais vous étonner. Tout le fond des scènes d'Oreste et d*Hermione est pris d'un Garibalde et d'une Edwige, personnages inconnus de cette malheureuse pièce inconnue. Quand il n'y aurait que ces noms barbares, ils eussent suffi pour faire tomber Pertharite; et c'est à quoi Boileau fait allusion quand il dit (Art poét.y ch. m) :

Qui de tant de héros va choisir Chîldebrand.

Mais Garibalde, tout Garibalde qu'il est, ne laisse pas de jouer avec son Edwige absolument le même rôle qu'Oreste avec Hermione. Edwige aime encore Grimoald, comme Hermione aime Pyrrhus. Elle veut que Garibalde la venge d'un traître qui la quitte pour Rodelinde : Hermione veut qu'Oreste la venge de Pyrrhus, qui la quitte pour Andromaque.

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