‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 133 sur 246 · EDWIGE · texte numérisé non relu

EDWIGE

Pour gagner mon amour il faut servir ma haine.

HBRmONB.

Vengez-moi , je crois tout.

GARIBALDE.

Le pourrez-vous, madame, et savez-vous vos forces? Savez-vous de Famour quelles sont les amorces? Savez-vous ce qu'il peut, et qu^un visage aimé Est toujours trop aimable à ce qu'il a charmé? Si vous ne m'abusez, votre cœur vous abuse, etc.

ORBSTE.

Et vous le haïssez! avouez-le, madame.

L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme : Tout nous trahit : la voix, le silence, les yeux. Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.

Ces idées, que le génie de Corneille avait jetées au hasard sans en profiter, le goût de Racine les a recueillies et les a mises en œuvre ; il a tiré de l'or, en cette occasion, de stercore Ennii.

Corneille ne consultait personne , et Racine consultait Boileau ; aussi l'un tomba toujours depuis //éracliuSy et l'autre s'éleva continuellement.

On croit assez communément que Racine amollit et avilit même le théâtre par ces déclarations d'amour qui ne sont que trop en possession de notre scène. Mais la vérité me force d'avouer que Corneille en usait ainsi avant lui, et que Rotrou n'y manquait pas avant Corneille.

Il n'y a aucune de leurs pièces qui ne soit fondée en partie sur cette passion : la seule différence est qu'ils ne l'ont jamais bien traitée, qu'ils n'ont jamais parlé au cœur, qu'ils n'ont jamais attendri. L'amour n'a été touchant que dans les scènes du Cid imitées de Guillem de Castro. Corneille a mis de l'amour jusque dans le sujet terrible (ÏŒdipe.

Vous savez que j'osai traiter ce sujet il y a quarante-sept ans. J'ai encore la lettre de M. Dacier, à qui je montrai le quatrième acte, imité de Sophocle. Il m'exhorte, dans cette lettre de 1714, à introduire les chœurs et à ne point parler d'amour dans un sujet où cette passion est si impertinente. Je suivis son conseil; je lus l'esquisse de la pièce aux comédiens; ils me forcèrent à retrancher une partie des chœurs et à mettre au moins quelque souvenir d'amour dans Philoctète, afln, disaient-ils, qu'on pardonnât l'insipidité de Jocaste et d'OEdipe en faveur des sentiments de Philoctète.

Le peu de chœurs même que je laissai ne furent point exécutés. Tel était le détestable goût de ce temps-là. On représenta quelque temps après Athalicy ce chef-d'œuvre du théâtre. La nation dut apprendre que la scène pouvait se passer d'un genre qui dégénère quelquefois en idylle et en églogue. Mais , comme Athalie était soutenue par le pathétique de la religion, on s'imagina qu'il fallait toujours de l'amour dans les sujets profanes.

Enfin Mérope et en dernier lieu Oresie ont ouvert les yeux du public. Je suis persuadé que l'auteur à' Electre pense comme moi, et que jamais il n'eût mis deux intrigues d'amour dans le plus sublime et le plus effrayant sujet de l'antiquité, s'il n'y avait été forcé par la malheureuse habitude qu'on s'était faite de tout défigurer par ces intrigues puériles étrangères au sujet : on en sentait le ridicule , et on l'exigeait dans les auteurs.

Les étrangers se moquaient de nous, mais nous n'en savions rien. Nous pensions qu'une femme ne pouvait paraître sur la scène sans dire : T aime y en cent façons et en vers chargés d*épitbëtes et de chevilles. On n'entendait que ma flamme et mon âme; mes feux et mes vœux; mon cœur et mon vainqueur. Je reviens à Corneille, qui s'est élevé au-dessus de ces petitesses dans ses belles scènes des Horaces^ de Cinna^ de Pompée y etc. Je reviens à vous dire que toutes ces pièces pourront fournir quelques anecdotes et quelques réflexions intéressantes.

Ne vous effrayez pas si tous ces commentaires produisent autant de volumes que votre Cicéron. Engagez l'Académie à me continuer ses bontés, ses leçons, et surtout donnez-lui l'exemple.

A M. D'ALEMBERT

31 auguste; 176L

Messieurs de l'Académie françoise ou française, prenez bien à cœur mon entreprise , je vous en prie ; ne manquez pas les jours des as-

semblées, soyez bien assidus. Y a-t-il rien de plus amusant, s'il vous plait , que d'avoir un Corneille à la main , de se faire lire mes observations, mes anecdotes, mes rêveries, d'en dire son avis en deux mots, de me critiquer, de me faire faire un ouvrage utile, tout en badinant? J'attends tout de vous , mon cher confrère.

Il me parait que M. Duclos s'intéresse à la chose. Je me flatte que vous vous en amuserez , et que je verrai quelquefois de vos notes sur mes marges. Encouragez-moi beaucoup , car je suis docile comme un enfant ; je ne veux que le bien de la chose ; j'aime mieux Corneille que mes opinions ; j'écris vite , je corrige de même ; secondez-moi , éclairezmoi et aimez-ndoi.

A M. DE CIDEVILLE

Ferney, 26 Janvier 1763.

Mon ancien ami r votre jolie relation du mariage du jeune Dupuis* nous vient comme de cire ; car figurez-vous que nous marions M'** Corneille dans quelques jours à un jeune Dupuits d'environ vingt-trois ans et demi, cornette de dragons , possédant environ huit mille livres de rente en fonds de terre , à la porte de notre château, d'une figure très-agréable, de mœurs charmantes, qui n'ont rien du dragon. La différence entre ce Dupuits et celui de la comédie, c'est que le nôtre n'a point de père qui fasse des niches à ses enfants; c'est un orphelin. Nous logeons chez nous l'orphelin et l'orpheline. Ils s'aiment passionnément; cela me ragaillardit et n'empêche pourtant pas que je n'aie une grosse fluxion sur les yeux et que je ne sois menacé de perdre la vue comme Lamotte.

Avouez, mon ancien ami , que la destinée de ce chiffon d'enfant est singulière. Je voudrais que le bonhomme Pierre revint au monde pour être témoin de tout cela , et qu'il vît le bonhomme Voltah-e menant à l'église la seule personne qui reste de son nom. Je commente l'oncle, je marie la nièce; ce mariage est venu tout à propos pour me consoler de n'avoir plus à travailler sur des Cidy des Horaces^ des Cinnay des Pompée y des Polyeucte. J'en suis à Pertharitéy ne vous déplaise. La commission est triste , et ce qui suit n'est pas trop ragoûtant. Il fallait que Pierre eût le diable au corps pour faire imprimer tout ce détestable fatras. M'** Corneille , avec sa petite mine , a deux yeux noirs qui valent

cent' fois mieux que les douze dernières pièces de l'oncle Pierre. L'avezvous vue? la connaissez- vous? c'est une enfant gaie, sensible, honnête, douce , le meilleur petit caractère du monde.

Adieu , mon cher et ancien ami ; je vous embrasse le plus tendrement du monde.

1. Allusion à la pièce de Dupuis et Desronais, de Ch. Collé, jouée pour la première foi:» le 17 janvier 1763, dont on s'entretenait beaucoup.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

Ferney, 26 janvier 1763.

Mes divins anges, nous marions donc M"* Corneille! II est trèsjuste de faire un petit présent au père et à la mère; mais, dès que ce père a un louis , il ne Ta plus ; il jette l'argent comme Pierre faisait des vers, très-à la hâte. Vous protégez cette famille; pourriez-vous charger quelqu'un de vos gens de donner à Pierre le trotteur vingt-cinq louis à plusieurs fois, afin qu'il ne jetât pas tout en un jour? Je vous demande bien pardon ; je sais à quel point j'abuse de votre bonté , mais on n'est pas ange pour rien.

Nota benè qu'on pourrait confier cet argent à la mère, qui le ferait durer.

Il y a plus. Vous sentez combien il doit être désagréable à un gentilhomme , à un officier d'avoir un beau-père facteur de la petite poste dans les rues de Paris. Il serait convenable qu'il se retirât à Évreux avec sa femme et qu'on lui donnât un entrepôt de tabac, ou quelque autre dignité semblable qui n'exigeât ni une belle écriture ni l'esprit de Cinna. Je vous soumets ma lettre aux fermiers généraux ; si vous la trouvez bien , je vous supplie de vouloir bien ordonner qu'elle soit envoyée. Peutêtre même on trouverait quelque membre de la Compagnie pour l'appuyer.

Cet emploi n'aurait lieu , si on voulait , que jusqu'à ce qu'on vît clair dans les souscriptions et qu'on pût assurer une subsistance honnête au père et à la mère. Je crois aussi qu'il est convenable que j'écrive à M. de la Tour-du-Pin, et que Marie écrive aussi un petit mot, quoiqu'elle dise à M"* Denis : Maman, je n'ai pas de génie pour la composition.

c( Il est vrai que , pour la composition , ce n'est pas mon fort; mais pour les sentiments du cœur je le dispute aux héros de mon oncle ; je conserverai toute ma vie la reconnaissance que je dois aux anges de M. de Voltaire, qui sont les miens. Je vous prie, monsieur et madame.

d'agréer avec votre bonté ordinaire mon attachement inviolable » mon respect, et, si vous le permettez, la tendresse avec laquelle je serai toute ma vie votre très-humble et très-obéissante et très-obligée servante,

c( Corneille. »

D'ordinaire elle forme mieux ses caractères, mais aujourd'hui la main lui tremble. Mes anges lui pardonneront sans doute.

J'ai cru aussi qu'il était bon qu'elle écrivit à H. le comte de la Tourdu-Pin, son parent. Il y a un petit mot pour son frère; il ne le mérite guère , après la manière indigne dont il s'est conduit si chrétiennemeot à l'aide de Fréron ; mais cet abbé avait mis deux lignes au bas d*une lettre du comte, à la mort de leur père; ainsi on peut faire ici mention de lui, et cela est honnête.

P. 5. On n'a eu la lettre pour père et mère qu'après avoir fermé le gros paquet. Mes anges auront donc toute l'endosse. Pei*sonne ne sait ici où demeure le cousin issu de germain des Horaces et de Ginna. Mes anges ont du crédit; ils protègent Marie, et ils feront trouver père et mère ; ils remettront entre les mains de nos anges l'extrait baptistaire demandé, supposé qu'il y en ait un. S'il n'y en a point nous nous en passerons.

A M. LEKAIN

A Ferney, 27 Janvier 1763.

En attendant, mon grand acteur, que j'érige un monument à Corneille, Racine et Molière, je fais une œuvre plus plaisante, je marie la nièce de Corneille; et, ce qu'il y a de bon, c'est que, tandis qu'on joue Dupuis à la Comédie, je la marie à un Dupuits. Ce n'est pas le vieux Dupuis, c'est un jeune gentilhomme, officier de dragons, dont les terres touchent précisément les miennes. Je garde chez moi futur et future; et, quand vous viendrez nous voir, nous jouerons tous la comédie. Je ferai l'aveugle à merveille, car je le suis; mais je ne dirai pas :

Dieu, qui fait tout pour le mieux ^ M'a fait uoe grande grâce

De m'avoir crevé les veux

Et réduit à la besace.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE

L'abeille est utile sans doute ; On la chérit, on la redoute, Aux mortels elle fait du bien ,

Son miel nourrit, sa cire éclaire; Mais, quand elle a le don de plaire, Ce superflu ne gâte rien.

Minerve, propice à la terre, Instruisit les grossiers humains, Planta l'olivier de ses mains Et battit le dieu de la guerre.

Cependant elle disputa La pomme due a la plus belle; Quelque temps Paris hésita, Mais Achille eût été pour elle.

Madame, que Votre Majesté impériale pardonne à ces mauvais vers : la reconnaissance n'est pas toujours éloquente. Si votre devise est une abeille, vous avez une terrible ruche; c'est la plus grande qui soit au monde; vous remplissez la terre de votre nom et de vos bienfaits. Les plus précieux pour moi sont les médailles qui vous représentent. Les traits de Votre Majesté me rappellent ceux de la princesse votre mère.

J'ai encore un autre bonheur, c'est que tous ceux qui ont été honorés des bontés de Votre Majesté sont mes amis; je me tiens redevable de ce quelle a fait si généreusement pour les Diderot, les d'Alembert et. les Calas. Tous les gens de lettres de l'Europe doivent être à vos pieds.

Je suis plus vieux, madame, que la ville où vous régnez et que

vous embellissez. J'ose même ajouter que je suis plus vieux que votre

empire, en datant sa nouvelle fondation du créateur Pierre le Grand, dont vous perfectionnez l'ouvrage. Cependant je sens que je prendrais la liberté d* aller faire ma cour à cette étonnante abeille qui gouverne cette vaste ruche, si les maladies qui m'accablent me permettaient, à moi pauvre bourdon , de sortir de ma cellule.

Je me ferais présenter par M. le comte Schouvalof et par madame sa femme, que j*ai eu l'honneur de posséder quelques jours dans mon petit ermitage. Votre Majesté impériale a été le sujet de nos entretiens, et jamais je n'ai tant éprouvé le chagrin de ne pouvoir voyager.

Oserais-je, madame, dire que je suis un peu fâché que vous vous appeliez Catherine. Mais soit Junon, Minerve ou Vénus, ou Cérës, qui s'ajustent bien mieux à la poésie en tout pays, je me mets aux pieds de Votre Majesté impériale, avec reconnaissance et avec le plus profond respect.

A M. LE COMTE D'AUTREY.

6 septembre 17G5.

Ce n'est donc plus le temps, monsieur, où les Pytbagore voyageaient pour aller enseigner les pauvres Indiens. Vous préférez votre campagne à mes masures. Soyez bien persuadé que je mourrai trës-affligé de ne vous avoir point vu. J'ai eu l'honneur de passer quelque temps de ma vie avec madame votre mère, dont vous avez tout l'esprit avec beaucoup plus de philosophie.

Si j'avais pu vous posséder cette automne , vous auriez trouvé chez moi un philosophe qui vous aurait tenu tête , et qui mérite de se battre avec vous; pour moi, je vous aurais écouté l'un et l'autre, et je ne me serais point battu; j'aurais tâché seulement de vous faire une bonne chère plus simple que délicate. Il y a des nourritures fort anciennes et fort bonnes, dont tous les sages de l'antiquité se sont toujours bien trouvés. Vous les aimez, et j'en mangerais volontiers avec vous, mais j'avoue que mon estomac ne s'accommode point de la nouvelle cuisine. Je ne puis souffrir un ris de veau qui nage dans une sauce salée, laquelle

s* élève quinze lignes au-dessus de ce petit ris de veau. Je ne puis manger d'un hachis composé de dinde, de lièvre et de lapin, qu'on veut me faire prendre pour une seule viande. Je naime ni le pigeon à la crapaudine, ni le pain qui n'a pas de croûte. Je bois du vin modérément, et je trouve fort étranges les gens qui mangent sans boire et qui ne savent pas même ce qu'ils mangent.

Je ne vous dissimulerai pas même que je n'aime point du tout qu'on se parle à l'oreille quand on est à table, et qu'on dise ce qu'on a fait hier à son voisin, qui ne s'en soucie guère, ou qui en abuse ; je ne désapprouve pas qu'on dise Benediciie; mais je souhaite qu'on s'en tienne là parce que, si l'on va plus loin, on ne s'entend plus; l'assemblée devient cohue, et on dispute à chaque service.

Quant aux cuisiniers, je ne saurais supporter l'essence de jambon , oi l'excès des morilles, des champignons, et de poivre et de muscade, avec lesquels ils déguisent des mets très-sains en eux-mêmes, et que je ne voudrais pas seulement qu'on lardât.

Il y a des gens qui vous mettent sur la table un gi*and surtout où il est défendu de toucher; cela m'a paru très-incivih On ne doit servir un plat à son hôte que pour qu'il en mange, et il est fort injuste de se brouiller avec lui parce qu'il aura entamé un cédrat qu'on lui aura présenté. £t puis, quand on s'est brouillé pour un cédrat, il faut se raccommoder et faire une paix plâtrée, souvent pire que l'inimitié déclarée.

Je veux que le pain soit cuit au four et jamais dans un privé* Vous auriez des figues au fruit, mais dans la saison.

Un souper sans apprêts, tel que je le propose, fait espérer un sommeil fort doux et fort plein, qui ne sera troublé par aucun songe désagréable.

Voilà, monsieur, comme je désh*erais d'avoir l'honneur de manger avec vous. Je suis un peu malade à présent. Je n'ai pas grand appétit, miûs vous m'en donneriez et vous me feriez trouver plus de goût à mes simples aliments.

M*"* Denis est très-sensible à l'honneur de vôtre souvenir. Elle est entièrement à mon régime. C'est d'ailleurs une fort bonne actrice; vous en auriez été content dans une assez mauvaise pièce à la grecque, intitulée OresU^ et vous l'auriez écoutée avec plaisir, même à côté de

M"* Clairon. Conservez-moi au moins vos bontés, si vous me refusez votre présence réelle.

A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

27 Janvier 1766.

Je me jette à vos genoux, madame. Je vois par votre lettre du 6 janvier, qui ne m'est parvenue pourtant que le 18, que je vous avais alarmée. Comptez que je serais désespéré de vous causer la plus légère affliction. Vous sentez bien que, dans la situation où je suis, je ne dois donner aucune prise à la calomnie : vous savez qu'elle saisit les choses les plus innocentes pour les empoisonner.

Il y a des gens qui m'envient une retraite au milieu des rochers, qui n'auraient pitié ni de ma vieillesse ni des maux qui l'accablent et qui me persécuteraient au delà du tombeau; mais je suis pleinement rassuré par votre lettre, et vous avez dû voir par ma dernière avec quelle confiance je vous ouvre mon cœur. Ce cœur est plein de vous, il est conti* nuellement sensible à votre état comme à votre mérite, il aime votre imagination et votre candeur, il vous sera attaché tant qu'il battra dans mon faible corps.

Vous et votre ami vous pouvez avoir été convaincus par ma dernière lettre combien je suis éloigné de quelques philosophes modernes qui osent nier une intelligence suprême, productrice de tous les mondes. Je ne puis concevoir comment de si habiles mathématiciens nient un Hathé^ maticien éternel.

Ce n'était pas ainsi que pensaient Newton et Platon. Je me sois toujours rangé du parti de ces grands hommes. Ils adoraient un dien et détestaient la superstition.

Je n'ai rien de commun avec les philosophes modernes, que cette horreur pour le fanatisme intolérant ; horreur bien raisonnable et qu'il est utile d'inspirer au genre humain pour la sûreté. des princes^ pour la tranquillité des États et pour le bonheur des particuliers.

Voilà ce qui m'a lié avec des personnes de mérite, qui peut-être ont

trop d'inflexibilité dans l'esprit, qui se plient peu aux usages du monde, qui aiment mieux instruire que plaire, qui veulent se faire écouter et qui dédaignent d'écouter ; mais ils rachètent ces défauts par de grandes connaissances et par de grandes vertus.

J'ai d'ailleurs des raisons particulières d'être attaché à quelques-uns d'entre eux, et une ancienne amitié est toujours respectable.

Mais soyez bien persuadée, madame, que de toutes les amitiés la vôtre m'est la plus chère. Je n'envisage point sans une extrême amertume la nécessité de mourir sans m'être entretenu quelques jours avec vous ; c'eût été ma plus chère consolation. Vos lettres y suppléent : je crois vous entendre quand je vous lis. Jamais personne n'a eu l'esprit plus vrai que vous. Votre âme se peint tout entière dans tout ce qui vous passe par la tête : c'est la nature elle-même avec un esprit supérieur ; point d'art, point d'envie de se faire valoir, nul artifice, nul déguisement, nulle contrainte; tout ce qui n'est pas dans ce caractère me glace et me révolte.

A M. LE COMTE D'ESTAING

Ferney, 8 septembre 1766.

Monsieur, la lettre dont vous m'honorez et les instructions qui l'accompagnent m'inspirent autant de regrets que de reconnaissance. Si j'avais été assez heureux pour recevoir plus tôt ces mémoires, j'aurais eu la satisfaction de rendre à votre mérite et à vos belles actions la justice qui leur est due. Je ne suis instruit qu'après trois éditions ; mais si je vis assez pour en voir une nouvelle, je vous réponds bien du zèle avec lequel je profiterai des lumières que vous avez la bonté de me donner.

Je vois que vos connaissances égalent votre bravoure. Je n'ai pas osé compromettre votre illustre nom dans l'histoire des malheurs de Pondichéry et du général Lally. Le journal du blocus, du siège et de la prise de cette ville insinue que c'est à vous, monsieur, que Chanda-Saeb demanda si d'ordinaire en France on choisissait un fou pour grand vizir. Je me

suis bien donné de garde de vous citer en cette occasion. Il m'a paru que la tète avait tourné à ce commandant infortuné, mais qu'il ne méritait pas qu'on la lui coupât. Je suis si persuadé de l'extrême supériorité des lumières des juges que je n*ai jamais compris leur arrêt, qui a condamné un lieutenant général des armées du roi pour avoir trahi les intérêts de l'État et de la Compagnie des Indes. Je crois qu'il est démontré qu'il n'y a jamais eu de trahison; et je trouve encore cette catastrophe fort extraordinaire.

Je suis persuadé, monsieur, que si le ministère s'y était pris quel' ques mois plus tôt pour préparer l'expédition du Brésil, vous auriez fait cette conquête en peu de temps, et la France vous aurait eu l'obligation de faire une paix plus avantageuse.

Tout ce que vous dites sur les colonies, tant françaises qu'anglaises, fait voir que vous êtes également propre à combattre et à gouverner.

La manière dont les Anglais en usèrent avec vous, quand vous fûtes pris sur un vaisseau marchanda exigeait, ce me semble, que les ministres anglais vous fissent les réparations les plus authentiques et qu'ils vous prévinssent avec tous les égards et tous les empressements qu'ils vous devaient. C'est ainsi qu'ils en usèrent avec M. Ulloa. Je veux croire, pour leur excuse, que ceux qui vous retinrent à Plymouth ne connaissaient pas encore votre personne.

Ma vieillesse et mes maladies ne me permettent pas l'espérance de pouvoir mettre dans leur jour les choses que vous avez daigné me confier; mais, s*il se trouvait quelque occasion d'en faire usage, ne doutez pas de mon zèle.

En cas que vous m'honoriez de quelqu'un de vos ordres, je vous prie, monsieur, d'ajouter à vos bontés celle de me dire votre opinion sur l'arrêt porté contre M. de Lally et sm* la conduite qu'on tenait à Pondicbéry. Soyez très-persuadé que je vous garderai le secret.

J'ai l'honneur d'être avec beaucoup de respect, monsieur, etc.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

10 novembre 17G0.

Je vous écrivis, je crois, mes anges, le 8 de ce mois, que je pourrais vous envoyer le premier acte de ma Bergerie^ et, avant que vous m'ayez fait réponse, Tenceinte a été construite. Une tragédie de bergers! et une tragédie faite en dix jours, me direz-vousl aux Petites-Maisons, aux Petites-Maisons, de bons bouillons, des potions rafraîchissantes comme à Jean-Jacques.

Mes divins anges, avant de me rafraîchir, lisez la pièce, et vous serez échauffés. Songez que quand on est porté par un sujet intéressant, par la peinture des mœurs agrestes, opposées au faste des cours orien-tales, par des passions vraies, par des événements surprenants et natu-rels, on vogue alors à pleines voiles (non pas à plein voile, comme dit Corneille), et on arrive au port en dix jours. Un sujet ingrat demande une année et un long travail, qui échoue; un sujet heureux s'arrange de lui-même. Zaïre ne me coûta que trois semaines. Mais cinq actes en vers à soixante-treize ans, et malade! J'ai donc le diable au corps? oui, et je vous l'ai mandé. Mais les vers sont donc durs, raboteux, chargés d'inutiles épithëtes? non; rapportez-vous-en à ce diable qui m'a bercé; lisez, vous dis-je. Maman Denis est épouvantée de la chose, elle n'en peut revenir.

Ce n'est pas Tàncrèdcj ce n'est pas Alzire^ ce n'est pas Maho^ met, etc. Cela ne ressemble à rien; et cependant cela n'effai*ouche pas. Des larmes! on en versera, ou on sera de pierre. Des frémissements! on en aura jusqu'à la moelle des os, ou on n'aura point de moelle, et ce D'est pas l'ex-jésuite^ qui a fait cette pièce; c'est moi.

Dans la fatuité de mon orgueil extrême, Je le dis à Praslin, à vous, à Fréron même.

i. Le Père Adam, que Voltaire logeait chez lui, depuis la suppression de TOrdre en lldJ.

Ma Bergerie part donc. Je Tenvoie à M. le duc de Praslin pour vous. Faites lire cette drogue à Le Kain; que M. de Ghauvelin manque le coucher du roi pour l'entendre. Mettez-moi chaudement dans le cœur de ce M. de Ghauvelin; que M. le duc de Praslin juge à la lecture; puis moquez-vous de moi, et j'en rirai moi-même.

Respect et tendresse.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

20 novembre 17G6.

Divins anges, vous vous y attendiez bien; voici des corrections que je vous supplie de faire porter sur le manuscrit.

Maman Denis et un des acteurs de notre petit théâtre de Femey, fou du tripot, et difficile, disent qu'il n'y a plus rien à faire, que tout dépendra du jeu des comédiens; qu'il doivent jouer les Scythes comme ils ont joué le Philosophe sans le savoir, et que les Scythes doivent faire le plus grand eiïet si les acteurs ne jouent ni froidement ni à contresens.

Maman Denis et mon vieux comédien de Ferney assurent qu'il n'y a pas un seul rôle dans la pièce qui ne puisse faire valoir son homme. Le contraste qui anime la pièce d'un bout à l'autre doit servir la déclamation, et prête beaucoup au jeu muet, aux attitudes théâtrales, à toutes les expressions d'un tableau vivant. Voyez, mes anges, ce que vous en pensez; c'est vous qui êtes juges souverains.

Je tiens qu'il faut donner cette pièce sur-le-champ, et en voici la raison. Il n'y a point d'ouvrage nouveau sur des matières très-délicates qu'on ne m'impute; les livres de cette espèce pleuvent de tous côtés. Je serai infailliblement la victime de la calomnie, si je ne prouve Yalibi, C'est un bon alibi qu'une tragédie. On dit : Voyez ce pauvre vieillard! peut-il faire à la fois cinq actes, et cela, et cela encore? Les honnêtes gens alors crient à l'imposture.

Je vous supplie, ô anges bienfaiteurs! de montrer la lettre ci-jointe à M. le duc de Praslin, ou de lui en dire la substance. Il sera très-utile

qu'il ordonne à un de ses secrétaires ou premiers commis d'encourager fortement M. Duclairon à découvrir quel est le polisson qui a envoyé de Paris aux empoisonneurs de Hollande son venin contre toute la cour, contre les ministres et contre le roi même , et qui fait passer sa drogue sous mon nom.

Voici la destination que je fais, selon vos ordres, des rôles pour l'Académie royale du théâtre français.

0 anges! je n'ai jamais tant été au bout de vos ailes.

N, B. 11 y a pourtant dans la Lettre au docteur Pamophe des longueurs et des répétitions. Elle est certainement de l'abbé Coyer.

N. B. Voulez-vous mettre mon gros neveu, l'abbé Mignot, du secret ?

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