‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 136 sur 246 · A M. DE CHABANON · texte numérisé non relu

A M. DE CHABANON

A Ferney, 22 décembre 1766.

Il y a longtemps que j'aurais dû vous remercier, mon cher confrère, d'avoir fait votre tragédie. Vous savez conibien j'adore les talents. M. de La Harpe travaille chez moi dix heures par jour, et moi, vieux fou, j'en ai fait tout autant. La rage des tragédies m'a repris comme à vous ; mais, de par Melpomëne, gardons-nous bien de les faire jouer. Figurez-vous que Zaïre fut huée dès le second acte, que Sémiramis tomba tout net, qu Or este fut à peu près sifflé, que la même Adélaïde du Giœscliny redemandée par le public, avait été conspuée par cet aimable public; que Tancrède fut d'abord fort mal reçu, etc., etc., etc.

Je conclus donc, et je conclus bien, qu'il faut faire imprimer sa drogue ; ensuite les comédiens donnent notre orviétan sur leur échafaud, s'ils le veulent ou s'ils peuvent; et notre pauvre honneur est en sûreté : car remarquez bien qu'ils ne représenteront jamais une pièce imprimée que quand le public leur dira : Jouez donc cela, il y a du bon dans cela, cela vous vaudra del'argent. Alors ils vousjouent, ils vous défi-

gurent; M"* Dumesnil court à bride abattue, un autre dit dès vers comme on lit la gazette, un autre mugit, un autre fait les beaux bras, et la pièce va au diable ; et alors le public, qui est toujours juste, comme vous savez, avertit, en sifflant, qu'il siffle messieurs les acteurs et mesdemoiselles les actrices, et non pas le pauvre diable d'auteur.

Ce parti me parait prodigieusement sage, et d'une très-fine politique. Faites imprimer votre Eudoxie ou Eudocie^ quand nous en serons tous deux contents ; et alors je vous réponds que les comédiens mêmes ne pourront la faire tomber.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

A Ferney, samedi au matia, 3 janvier, ayant que la poste de France soit arrivée à Genève.

Mes anges sauront donc pourquoi j'ai fait imprimer les Scythes :

1"^ C'est que je n'ai pas voulu mourir intestat, et sans avoir rendu aux deux satrapes, Nalrisp et ÉlochivisS l'hommage que je leur dois ;

2° C'est que mon épltre dédicatoire est si drôle, que je n'ai pu résister à la tentation de la publier ;

3® C'est qu'il n'y a réellement point de comédiens pour jouer cette pièce, et que je serai mort avant qu'il y en ait;

A^ C'est que j'emporte aux enfers ma juste indignation contre les comédiennes qui ont défiguré mes ouvrages pour se donner des airs penchés sur le théâtre; et contre les libraires, éternels fléaux des auteurs, lesquels infâmes libraires de Paris m'ont rendu ridicule, et se sont emparés de mon bien pour le dénaturer avec un privilège du roi.

J'ai donc voulu faire savoir aux amateurs du théâtre, avant de mourir, que je protestais contre tous les libraires, comédiens et comé-

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