‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 15 sur 246 · EN · texte numérisé non relu

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Vous connaissez le pauvre Dujarri; c'est un de ces poètes de profession qu'on rencontre partout, et qu'on ne voudrait voir nulle part ; nous l'appelons communément le gazetier du Parnasse. Il est parasite, afin qu'il ne lui manque rien de ce qui constitue un bel esprit du temps ; et il paye, dans un bon repas, son écot par de mauvais vers, soit de sa façon, soit de celle de ses confrères les poètes médiocres. Il nous montra, ces jours passés , un poème imprimé , où on voyait à la première page ces mots écrits : A t immortalité. C'est la devise de l'Académie française, nous dit-il ; la pièce n'est pas pourtant de l'Académie, mais elle l'a adoptée ; et si ces messieurs l'avaient composée, ils ne s'y seraient jamais pris autrement que l'auteur. Il faut que vous sachiez, continua-t-il, que l'Académie donne tous les deux ans un prix de poésie, et par là immortalise un homme tous les deux ans; vous voyez entre mes mains l'ouvrage qui a remporté le prix cette année. Oh I que l'auteur de ce poème est heureux ! Il y a quarante ans qu'il compose sans être connu du public ; à présent le voilà, pour un petit poème, associé à toute la réputation de l'Académie. Mais, lui dis-je, n'arrive-t-il jamais qu'un auteur déclaré immortel par les Quarante soit mis au rang des Gotins par le public, qui est juge en

dernier ressort? Cela ne se peut, me répondit mon poète, car l'Académie n'a été instituée que pour fixer le goût de la France, et on n'appelle jamais de ses décisions. J'ai de bonnes preuves, dit alors un de mes amis, qu'une assemblée de quarante personnes n'est pas infaillible. Du reste le Cid et le Dictionnaire de Furetiire se sont soutenus contre l'Académie; et il pourrait bien se faire qu'elle approuvât de fort mauvais ouvrages, comme elle en a critiqué de fort bons.

Après ce grand préambule, il toussa, et nous lut d'un ton plein d'emphase le merveilleux poSme que je vous envoie.

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