‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 16 sur 246 · A M. L'ABBÉ DE CHAULIEU · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ DE CHAULIEU

ASuUi, 20 juin 1716.

Monsieur, vous avez beau vous défendre* d'être mon maître, vous le serez quoi que vous en disiez. Je sens trop le besoin que j'ai de vos conseils; d'ailleurs les maîtres ont toujours aimé leurs disciples, et ce n'est pas là une des moindres raisons qui m'engagent à être le vôtre. Je sens qu'on ne peut guère réussir dans les grands ouvrages sans un peu de conseils et beaucoup de docilité. Je me souviens bien des critiques que M. le Grand-Prieur et vous vous me fîtes dans un certain souper chez M. l'abbé de Bussi. Ce souper -là fit beaucoup de bien à ma tragédie; et je crois qu'il me suffirait pour faire un bon ouvrage de boire quatre ou cinq fois avec vous. Socrate donnait ses leçons au lit, et vous les donnez à table ; cela fait que vos leçons sont sans doute plus gaies que les siennes.

Je vous remercie infiniment de celles que vous m'avez données sur mon épitre à M. le Régent ^ et quoique vous me conseilliez de louer, je ne laisserai pas de vous obéir.

Malgré le penobant de mon cœur, Â vos conseils je m'abandonne.

Quoi! je vais devenir flatteur!

Et c'est Gbaulieu qui me l'ordonne !

Je suis, avec une reconnaissance infinie, etc.

Jouissez, monsieur, des plaisirs de Paris, tandis que je suis, par ordre du roi, dans le plus aimable château et dans la meilleure compagnie du monde. H y a peut-être quelques gens qui s'imaginent que je suis exilé ; mais la vérité est que M. le régent m'a donné ordre d'aller passer quelques mois dans une campagne délicieuse, où l'automne amène beaucoup de personnes d'esprit et, ce qui vaut bien mieux , des gens d'un commerce aimable, grands chasseurs pour la plupart, et qui passent ici les beaux jours à assassiner des perdrix.

Pour moi chétif, on me condamne À rester au sacré vallon; Je suis fort bien pfës d'Apoilon , Mais assez mal avec Diane.

Je chasse peu, je versifie beaucoup ; je rime tout ce que le hasard offire à mon imagination :

Et par mon démon lutine , On me voit souvent d'un coup d'aile Passer des fureurs de Laine ^ A la douceur de Fontenelle.

Sous les ombrages toujours cois De Sulli, ce séjour tranquille.

Je suis plus heureux mille fois Que le grand prince qui m'exile Ne Test près du trône des rois.

N'allez pas, s'il vous plait, publier ce bonheur dont je vous fais confidence, car on pourrait bien me laisser ici assez de temps pour y pouvoir devenir malheureux; je connais ma portée; je ne suis pas fait pour habiter longtemps le même lieu.

L'exil assez souvent nous donne Le repos, le loisir, ce bonheur précieux Qu'à bien peu de mortels ont accordé les dieux,

1. Alexandre Laine ou Laines, poCte français, dont Voltaire fait mention dans le Gâtalogae des écrivains du siècle de Louis XIV.

k LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.

Et qui n'est connu de personne

Dans le séjour tumultueux

De la ville que j'abandonne.

Mais la tranquillité que j'éprouve aujourd'hui , Ce bien par et pirfait où je n'osais prétendre, Est parfois, entre nous, si semblable à l'ennui,

Que l'on pourrait bien s'y méprendre.

11 n'a point encore approché de Sulli :

Mais maintenant dans le parterre Vous le verrez, comme je croi , Aux pièces du poëte Roi ; C'est là sa demeure ordinaire.

Cependant on me dit que vous ne fréquentez plus que la comédie italienne. Ce n'est pas là où se trouve ce gros dieu dont je vous parle. J'entends dire

Que tout Paris est enchanté Des attraits de la nouveauté; Que son goût délicat préfère L'enjouement agréable et fin De Scaramouche et d'Arlequin Au pesant et fade Molière.

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