A M. PANCKOUCKE
A Ferncy, 9 juillet 1768.
J'ai reçu, monsieur, votre beau présent. La Fontaine aurait connu la vanité s'il avait vu cette magnifique édition ; c'est le luxe de la typographie. L'auteur ne posséda jamais la moitié de ce que son livre a coûté à imprimer et à graver. Si nous n'avions que cette édition , il n'y aurait que des princes, des fermiers généraux et des archevêques qui pussent lire les Fables de La Fontaine. Je vous remercie de tout mon cœur, et je souhaite que toutes vos grandes entreprises réussissent.
Vous m'apprenez que je donne beaucoup de ridicule à l'édition de notre ami Gabriel Cramer; je vous assure que je n'en donne qu'à moi. Lorsque je considère tous ces énormes fatras que j'ai composés, je suis tenté de me cacher dessous, et je demeure tout honteux. L'ami Gabriel ne m'a pas trop consulté quand il a ramassé toutes mes sottises pour en faire une elTroyable suite d'in-iS°. Je lui ai toujours dit qu'on n'allait pas à la postérité avec un aussi gros bagage. Tirez-vous-en comme vous pourrez. Je crierai toujours que le papier et le caractère sont beaux, que l'édition est très-correcte ; mais vous ne la vendrez pas mieux pour cela. Il y a tant de vers et de prose dans le monde, qu'on en est las. On peut s'amuser de quelques pages de vers, mais les in-4** de bénédictins effrayent.
Le Suisse qui imprime pour mon ami Gabriel s'est avisé dans Alzire de mettre :
Le bonheur m*aveugla, Vamour m'a détrompé,
au lieu de :
Le bonheur m'aveugla, la mort m*a détrompé.
Cette pagnoterie fait rire. Il y a longtemps qu'on rit à mes dépens; mais, par ma foi, je l'ai bien rendu. *
LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. ii05
Je ne puis rien vous dire des estampes, je ne les al point encore vues , et j'aime mieux les beaux vers que les belles gravures. Je vous aime encore plus que tout cela, car vous êtes fort aimables, vous et M™* votre épouse.
Je vous souhaite toutes sortes de prospérités.