A M. HORACE WALPOLE
A Ferney, le 15 Juillet 17C8.
Monsieur, il y a quarante ans que je n'ose plus parler anglais, et vous parlez notre langue très-bien. J'ai vu des lettres de vous écrites comme vous pensez. D'ailleurs mon âge et mes maladies ne me permettent pas d'écrire de ma main. Vous aurez donc mes remerciments dans ma langue.
Je viens de lire la préface de votre Histoire de Richard III , elle me parait trop courte. Quand on a si visiblement raison et qu'on joint à ses connaissances une philosophie si ferme et un style si mâle , je voudrais qu'on me parlât plus longtemps. Votre père était un grand ministre et un bon orateur, mais je doute qu'il eût pu écrire comme vous. Vous ne pouvez pas dire quia pater major me est.
J'ai toujours pensé comme vous, monsieur, qu'il faut se défier de toutes les histoires anciennes. Fontenelle , le seul homme du siècle de Louis XIV qui fût à la fois poëte, philosophe et savant, disait qu'elles étaient des fables convenues i et il faut avouer que Rollin a trop compilé de chimères et de contradictions.
Après avoir lu la préface de votre histoire, j'ai lu celle de votre roman. Vous vous y moquez un peu de moi : les Français entendent raillerie ; mais je vais vous répondre sérieusement.
Vous avez presque fait accroire à votre nation que je méprise Shakespeare. Je suis le premier qui ait fait connaître Shakespeare aux Français; j'en traduisis des passages il y a quarante ans, ainsi que de Milton , de Waller , de Rochester , de Dryden et de Pope. Je peux vous assurer qu'avant moi personne en France ne connaissait la poésie anglaise;
à peine avait-on entendu parler de Locke. J'a été persécuté pendant trente ans par une nuée de fanatiques pour avoir dit que Locke est THercule de la métaphysique, qui a posé les bornes de l'esprit bunaain.
Ma destinée a encore voulu que je fusse le premier qui ait expliqué à mes concitoyens les découvertes du grand Newton , que quelques personnes parmi nous appellent encore des systèmes. J'ai été votre apôtre et votre martyr : en vérité , il n'est pas juste que les Anglais se plaignent de moi.
J'avais dit, il y a très-longtemps, que si Shakespeare était venu dans le siècle d'Addison, il aurait joint à son génie l'élégance et la pureté qui rendent Addison recommandable. J'avais dit que son génie était à lui, cl que ses fautes étaient à son siMe. Il est précisément, à mon avis, comme le Lope de Yega des Espagnols et comme le Caldéron. C'est une belle nature, mais bien sauvage; nulle régularité, nulle bienséance, nul art, de la bassesse avec de la grandeur, de la bouffonnerie avec du terrible : c'est le chaos de la tragédie dans lequel il y a cent traits de lumière.
Les Italiens , qui restaurèrent la tragédie un siècle avant les Anglais et les Espagnols, ne sont point tombés dans ce défaut; ils ont mieux imité les Grecs. Il n'y a point de bouffons dans YŒdipe et dans VÉlectre de Sophocle. Je soupçonne fort que cette grossièreté eut son origine dans nos fous de cour. Nous étions un peu barbares tous tant que nous sommes en deçà des Alpes. Chaque prince avait son fou en titre d'oflBce. Des rois ignorants, élevés par des ignorants, ne pouvaient connaître les plaisirs nobles de l'esprit : ils dégradèrent la nature humaine au point de payer des gens pour leur dire des sottises. De là vint notre Mère sotte; et, avant Molière, il y avait toujours un fou de cour dans presque toutes les comédies : cette mode est abominable.
J'ai dit, il est vrai, monsieur, ainsi que vous le rapportez, qu'il y a des comédies sérieuses, telles que le Misanthrope, lesquelles sont des chefs-d'œuvre; qu'il y en a de, très-plaisantes, comme George Damlin; que la plaisanterie, le sérieux, l'attendrissement, peuvent très-bien s'accorder dans la même comédie. J'ai dit que tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. Oui, monsieur; mais la grossièreté n'est point un genre. Il y a beaucoup de logement dans la maison de mon père; mais je n'ai jamais prétendu qu'il fût honnête de loger dans la même chambre Charles-Quint et don Japhet d'Arménie, Auguste et un matelot
LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. i07
ivre, Marc-Aurèle et un bouffon des rues. Il me semble qu'Horace pensait ainsi dans le plus beau des siècles : consultez son Art pocliqne. Toute l'Europe éclairée pense de même aujourd'hui, et les Espagnols commencent à se défaire à la fois du mauvais goût comme de l'inquisition ; car le bon esprit proscrit également l'un et l'autre.
Vous sentez si bien, monsieur, à quel point le trivial et le bas défigurent la tragédie, que vous reprochez à Racine de faire dire à Antiochus dans Bérénice :
De son appartement cette porte est prochaine, Et cette autre conduit dans celui de la reine.
Ce ne sont pas là certainement des vers héroïques ; mais ayez la bonté d'observer qu'ils sont dans une scène d'exposition, laquelle doit être simple. Ce n'est pas là une beauté de poésie, mais c'est une beauté d'exactitude qui fixe le lieu de la scène, qui met tout d'un coup le spectateur au fait, et qui l'avertit que tous les personnages paraîtront dans ce cabinet, lequel est commun aux autres appartements; sans quoi il ne serait point vraisemblable que Titus, Bérénice et Antiochus parlassent toujours dans la même chambre.
Que le lieu de la scène y soit fixe et aiarquë,
dit le sage Despréaux, l'oracle du bon goût, dans son Art poétique^ égal pour le moins à celui d'Horace. Notre excellent Racine n'a presque jamais manqué à cette règle; et c'est une chose digne d'admiration qu'Athalie paraisse dans le temple des juifs, et dans la même place ou l'on a vu le grand prêtre, sans choquer en rien la vraisemblance.
Vous pardonnerez encore plus, monsieur, à l'illustre Racine quand vous vous souviendrez que la pièce de Bérénice était en quelque façon l'histoire de Louis XIV et de votre princesse anglaise, sœur de Charles second. Ils logeaient tous deux de plaiu-pied à Saint- Germain, et un salon séparait leurs appartements.
Je remarquerai en passant que Racine fit jouer sur le théâtre les amours de Louis XIV avec sa belle-sœur, et que ce monarque lui en sut très-bon gré : un sot tyran aurait pu le punir. Je remarquerai encore que cette Bérénice si tendre, si délicate, si désintéressée, à qui Racine
prétend que Titus devait toutes ses vertus, et qui fut sur le point d'être impératrice, n'était qu'une juive insolente et débauchée. Juvénal l'appelle barbare incestueuse. J'obsene, en troisième lieu, qu'elle avait quarante-quatre ans quand Titus la renvoya. Ma quatrième remarque, c'est qu'il est parlé de cette juive dans les Actes des Apôtres. Elle était encore jeune lorsqu'elle vint, selon l'auteur des Actes^ voir le gouverneur de Judée Festus, et lorsque Paul, étant accusé d'avoir souillé le temple, se défendait en soutenant qu'il était toujours bon pharisien '. Mais laissons là les galanteries de Bérénice. Revenons aux règles du théâtre, qui sont plus intéressantes pour les gens de lettres.
Vous n'observez, vous autres libres Bretons, ni unité de lieUy ni unità de temps^ ni unité d* action. En vérité, vous n'en faites pas mieux; la vraisemblance doit être comptée pour quelque chose. L'art en devient plus difficile, et les difficultés vaincues donnent en tout genre du plaisir et de la gloh'e.
Permettez-moi, tout Anglais que vous êtes, de prendre un peu le parti de ma nation. Je lui dis si souvent ses vérités, qu'il est bien juste que je la caresse quand je crois qu'elle a raison. Oui, monsieur, j'ai cru, je crois et je croirai que Paris est très-supérieur à Athènes en fait de tragédies et de comédies. Molière et même Regnard me paraissent l'emporter sur Aristophane, autant que Démosthène l'emporte sur nos avocats. Je vous dirai hardiment que toutes les tragédies grecques me paraissent des ouvrages d'écoliers, en comparaison des sublimes scènes de Corneille et des parfaites tragédies de Racine. C'était ainsi que pensait Boileau lui-même, tout admirateur des anciens qu'il était. II n'a fait nulle difficulté d'écrire, au bas du portrait de Racine, que ce grand homme avait surpassé Euripide et balancé Corneille.
Oui, je crois démontrer qu'il y a beaucoup plus d'hommes de goût à Paris que dans Athènes. Nous avons plus de trente mille âmes à Paris qui se plaisent aux beaux-arts, et Athènes n'en avait pas dix mille; le bas peuple d'Athènes entrait au spectacle, et il n'y entre pas chez nous, excepté quand on lui donne un spectacle gratis, dans des occasions solennelles ou ridicules. Notre commerce continuel avec les femmes a mis dans nos sentiments beaucoup plus de délicatesse, plus de bienséance