‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 155 sur 246 · AVOCAT · texte numérisé non relu

AVOCAT

Ferney, 15 mai*s 1769.

Vous êtes aucunetnent le maître, monsieur, de demeurer dans un culde-sac y de dater vos lettres du mois d'août y quoique celui qui a donné son nom à ce mois se nommât Auguslusy et d'appeler la ville de Cado^ tnum^ Caiiy quoiqu'on l'écrive Caen. Vous aurez pu voir des courtisans chez le roi , sans avoir jamais vu de courtisanes chez la reine. Vous avez vu dans votre cul-de-sac passer les coureurs du cardinal de Rohan, mais point de coureuses. Vous avez vu des architraves dans son palais, et aucune trave. Les gendarmes qui font la revue dans la cour de l'hôtel de Soubise sont si intrépides qu'il n'y en pas un de trépide.

La langue d'ailleurs s'embellit tous les jours : on commence à fduquer les enfants au lieu de les élever ; on fixe une femme au lieu de fixer les yeux sur elle. Le roi n'est plus endetté envers le public , mais vis-à-vis le public. Les maîtres d'hôtel servent à présent des rosbifs de mouton, tandis que le parlement obtempère ou xl obtempère pas aux édits.

Notre jargon deviendra ce qu'il pourra. Je suis moitié Suisse et moitié Savoyard, enseveli à soixante-quinze ans sous les neiges des Alpes et du mont Jura; je m'intéresse peu aux beautés anciennes et nouvelles de la langue française; mais je m'intéresse beaucoup à vos grands talents , à vos succès , au courage avec lequel vous avez dit quelques vérités. Vous en diriez de plus fortes, si ceux qui sont faits pour les redouter ne cherchaient point à les écraser; cependant elles percent malgré eux. Le temps amène tout, et la raison vient enfin consoler jusqu'aux misérables qui se sont déclarés contre elle. Le même imbécile, conseiller de grand' chambre , qui a donné sa voix contre l'inoculation, finira par inoculer son fils.

J'ai l'honneur d'être , etc.

A M. THIRIOT

Le 9 auguste 1769.

Grand merci de ce que vous préférez le mois ^auguste au barbare mois d'août, vous n'êtes pas Welche.

Je ne vous démentirai pas sur les Guèbres , j'en connais l'auteur ; c'est un jeune homme qu'il faut encourager. Il parait avoir de fort bons sentiments sur la tolérance. Les honnêtes gens doivent rembarrer avec vigueur les méchants allégoristes qui trouvent partout des allusions odieuses.

Je ne crois pas que la comédie du Dépositaire y que vous m'area envoyée , soit de la force des Guèbres : une comédie ne peut jamais remuer le cœur comme une tragédie; chaque chose doit être à son rang.

Je ne crois pas que Lacombe vous donne beaucoup de votre comédie. Une pièce non jouée, et qui probablement ne le sera point, est toujours trës-mal vendue ; en tous cas , mon ancien ami , donnez-la à l'enchère.

Je ne sais rien de si mal écrit, de si mauvais, de si plat, de si faux, que les derniers chapitres de Y Histoire du Parlement. Je ne conçois pas comment un livre , dont le commencement est si sage , peut finir si ridiculement ; les derniers chapitres ne sont pas même français. Vous me ferez un plaisir extrême de m'envoyer ces deux volumes de Mélanges historiques par les guimbardes de Lyon.

Je vous plains de souffrir comme moi; mais avouez qu'il est plaisant que j'aie attrapé ma soixante-seizième année en ayant tous les jours la coliquei

Mon ami , nous sommes des roseaux qui avons vu tomber bien des chênes.

LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. il9

A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

0 septembre 1709.

Je viens de faii'e ce que vous voulez, madame ; vous savez que je me fais toujours lire pendant mon dîner. On m'a lu un éloge de Molière qui durera autant que la langue française : c'est le Tartufe.

Je n'ai point lu celui qui a été couronné à l'Académie française. Les prix institués pour encourager les jeunes gens sont très-bien imaginés. On n'exige pas d'eux des ouvrages parfaits; mais ils en étudient mieux la langue ; ils la parlent plus exactement, et cet usage empêche que nous ne tombions dans une barbarie complète.

Les Anglais n'ont pas besoin de travailler pour des prix ; mais il n'y a pas chez eux de bon ouvrage sans récompense : cela vaut mieux que des discours académiques. Ces discours sont précisément comme les thèmes que l'on fait au collège : ils n'influent en rien sur le goût de la nation. Ce qui a corrompu le goût, c'est principalement le théâtre, où l'on applaudit à des pièces qu'on ne peut lire; c'est la manie de donner des exemples ; c'est la facilité de faire des choses médiocres en pillant le siècle passé et en se croyant supérieur à lui.

Je prouverais bien que les choses passables de ce temps-ci sont toutes puisées dans les bons écrits du siècle de Louis XIV. Nos mauvais livres sont moins mauvais que les mauvais que l'on faisait du temps de Boileau, de Racine et de Molière, parce que, dans ces plats ouvrages d'aujourd'hui, il y a toujours quelques morceaux tirés visiblement des auteurs du règne du bon goût. Nous ressemblons à des voleurs qui changent et qui ornent ridiculement les habits qu'ils ont dérobés, de peur qu'on ne les reconnaisse. A cette friponnerie s'est jointe la rage de la dissertation et celle du paradoxe. Le tout compose une impertinence qui est d'un ennui mortel.

Je vous promets bien, madame, de prendre toutes ces sottises en considération l'hiver prochain, si je suis en vie, et de faire voir à mes chers compatriotes que, de Français qu'ils étaient, ils sont devenus Welches.

Ce sont les derniers chapitres que vous avez lus qui sont assurément d'une autre main, et d'une main très-maladroite. Il n'y a ni vérité dans les faits ni pureté dans le style. Ce sont des guenilles qu'on a cousues à une bonne étoffe * .

On va faire une nouvelle édition des Guêbreity que j'aurai l'honneur de vous envoyer. Criez bien fort pour ces bons Guèbm^ madame; criez, faites crier, dites combien il serait ridicule de ne point jou'^r une pièce si honnête, tandis qu'on représente tous les jours le Tartufe,

Vous savez que votre grand'maman* m'a envoyé un soulier d'un pied de roi de longueur. Je lui ai envoyé une paire de bas de soie qui entrerai à peine dans le pied d'une dame chinoise. Cette paire de bas, c'est moi qui l'ai faite ; j'y ai travaillé avec un fils de Calas. J'ai trouvé le secret d'avoir des vers à soie dans un pays tout couvert de neiges sept mok de l'année; et ma soie, dans mon climat barbare, est meilleure que c^Ue d'Italie. J'ai voulu que le mari de votre grand'maman, qui fonde actuellement une colonie dans notre voisinage, vtt par ses yeux que l'on peut avoir des manufactures dans notre climat horrible.

Je suis bien las d'être aveugle tous les hivers, mais je ne dois pa.s me plaindre devant vous. Je serais comme ce sot qui osait crier parce que les Espagnols le faisaient brûler en présence de son empereur qu'on brûlait aussi. Vous me diriez comme l'empereur : Et moi, suis-je sur an lit de roses?

Vous êtes malheureuse toute l'année, et moi je ne le suis que quatre mois : je suis bien loin de murmurer, je ne plains que vous. Pourquoi les causes secondes vous ont-elles si maItraitée?pourquoi donner l'être, sans donner le bien-être? c'CvSt là ce qui est cruel.

Adieu, madame ; consolons-nous.

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