La duchesse de Choiseul
LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. ft2l
13 octobre 1769.
Mon cher ange , j'aurais dû plus tôt vous faire mon compliment de condoléance sur votre triste voyage d'Orangis ; je vous aurais demandé ce que c'est qu'Orangis; à qui appartient Orangis; s'il y a un beau théâtre à Orangis ; mais j'étais dans un plus triste état que vous. Figurezvous qu'au V d'octobre il est tombé de la neige dans mon pays ; j'ai passé tout d'un coup de Naples à la Sibérie ; cela n'a pas raccommodé ma vieille et languissante machine. On me dira que je dois être accoutumé , depuis quinze ans, à ces alternatives ; mais c'est précisément paixe que je les éprouve depuis quinze ans que je ne les peux plus supporter. On me dira encore : George Dandin , vous l'avez voulu ; George répondra , comme les autres hommes : J'ai été séduit, je me suis trompé, la plus belle vue du monde m'a tourné la tête; je souffre, je me repens; voilà comme le genre humain est fait.
Si les hommes étaient sages, ils se mettraient toujours au soleil et fuiraient le vent du nord comme leur ennemi capital. Voyez les chiens, ils se mettent toujours au coin du feu; et, quand il y a un rayon de soleil, ils y courent. La Motte, qui demeurait sur votre quai, se faisait porter en chaise depuis dix heures jusqu'à midi , sur le pavé qui borde la galerie du Louvre, et là il était doucement cuit à un feu de réverbère.
J'ai peur que les maladies de M'"' d'Argental ne viennent en partie de votre exposition au nord, N'avez-vous jamais remarqué que tous ceux qui habitent sur le quai des Orfèvres ont la face rubiconde et un embonpoint de chanoine, et que ceux qui demeurent à quatre toises derrière eux, sur le quai des Morfondus, ont presque tous des visages d'excommuniés?
C'est assez parler du vent du nord , que je déteste et qui me tue.
Vous avez sans doute vu Hamlel; les ombres vont devenir à la
mode; j'ai ouvert modestement la carrière, on va y courir à bride abattue; domandavo acqua non tempestà. J*ai voulu animer un peu le théâtre en y mettant plus d'action , et tout actuellement est action et pantomime; il n'v a rien de si sacré dont on n'abuse. Nous allons tomber en tout dans l'outré et dans le gigantesque; adieu les beaux vers, adieu les sentiments du cœur, adieu tout. La musique ne sera bientôt plus qu*an charivari italien , et les pièces de théâtre ne seront plus que des tours de passe-passe. On a voulu tout perfectionner, et tout a dégénéré : je dégénère aussi tout comme un autre. J'ai pourtant envoyé à mon ami Laborde le petit changement que je vous avais envoyé pour Pandore, un peu enjolivé. Je vous avoue que j'aime beaucoup cette Pandore. Si on joue Pandore, je serais homme à me faire porter en litière à ce spectacle; mais, sir vos non vobis melUficatis apes.
J'ai donné quelquefois à Paris des plaisirs dont je n*ai point tàté. J'ai travaillé de toute façon pour les autres, et non pas pour moi; en vérité, rien n'est plus noble.
Je vous ai envoyé, je crois, deux placets pour M. le duc de Praslin; ce n'est point encore pour moi, je ne suis point marin, dont bien me fâche; je me meurs sur un vaisseau; sans cela, est-ce que je n'aurais pas été à la Chine, il y a plus de trente ans, pour oublier toutes les persécutions que j'essuyais à Paris, et que j'ai toujours sur le cœur.
Mille tendres respects à M'"* d'Argental.
A propos , si tout est chez moi en décadence , mon tendre attachement pour vous ne l'est pas.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
21 février 1770.
J'ai reçu, madame, le Charles-Qtiint anglais; je n'en ai pu lire que quelques pages; mes yeux me refusent le service, tant que la neige est sur la terre. Il est bien étrange que je m'obstine à rester dans ma solitude pour y être aveugle pendant quatre mois; mais la difficulté de se transplanter à mon âge est si grande et si désagréable , que je n'ai pu encore
me résoudre à passer mon hiver dans des climats plus chauds. Je me suis consolé en me regardant comme votre confrère; et, puisque vous m'offrez une privation totale, j'ai cru qu'il y aurait de la pusillanimité à n'en pas supporter une passagère.
Je voulais vous remercier plus tôt; les éclaboussures de Genève m'ont dérangé pendant quelques jours. On s'est mis à tirer sur les passants dans la samte cité de maître Jean Calvin... On a tué tout roides quatre ou cinq pei*sonnes en robe de chambre; et moi, qui passe ma vie en robe de chambre comme Jean- Jacques, je trouve fort mauvais qu'on respecte si peu les bonnets de nuit. On a tué un vieillard de quatre-vingts ans, et cela me fâche encore; vous savez que j'approche plus de quatre-vingts que de soixante-dix , et vous n'ignorez pas combien la réputation d'octogénaire me flatte, et m'est nécessaire. Vous êtes très-coupable envers moi d'avoir étriqué mon âge , au lieu de lui donner de l'ampleur. Vous m'avez réduit malignement à soixante-quinze ans et trois mois, cela est infâme; donnez-moi, s'il vous plaît, soixante-dix-sept ans pour réparer votre faute.
A M. D'ALEMBERT
19 mars 1770.
Mon cher philosophe, mon cher ami, vous êtes assurément fort modeste, car vous traitez bien mal vos panégyristes, qui n'ont entrepris cet ouvrage que pour vous rendre hommage.
Si l'imprimeur a mis 3 pour 7, cela se corrigera aisément.
Vous avez toujours sur le bout du nez un certain homme ^ Le contrôleur général vient de me prendre deux cent mille francs ', seul bien libre que j'avais et dont je pusse disposer; de sorte que, s'il ne me les rend points je n'ai pas de quoi récompenser mes domestiques après ma mort '• L'autre, au contraire, m'a accordé sur-le-champ toutes les grâces