‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 158 sur 246 · BANQUIER DE LÀ COUR · texte numérisé non relu

BANQUIER DE LÀ COUR

A Ferney, 16 avril 1770.

Je n'ai l'honneur de vous connaître, monsieur, que par votre générosité ; vous commençâtes par m'aider à marier la petite-fille de Corneille; vous avez eu toujours la bonté de me faire toucher mes rentes, sans souffrir que je perdisse un denier par le change; vous avez bien voulu encore- placer mon petit pécule : qu'ai-je fait pour vous? rien.

Si j'étais jeune je viendrais en poste vous embrasser à La Ferté ; mais j'ai bientôt soixante-dix-sept ans, et je suis très-malade.

Je ne savais pas un mot des belles choses qui se sont faites, quand je vous écrivis le 5 de mars. Je n'ai encore vu ni édit ni déclaration ; je suis enterré dans les neiges, où je meurs.

Je comprends un peu à présent, et je conçois qu'on a jeté sur votre maison une grosse bombe , dont un éclat est tombé sur ma chaumière» Dans ce désastre , vous voulez encore rétablir mon toit que les ennemis ont brûlé. C'en est trop, monsieur ; il ne faut pas que vous payiez tous les frais de la guerre ; vous êtes trop noble. J'accepte tout ce que vous me proposez , excepté ce dernier trait de grandeur d'âm6.

Oui , monsieur, votre idée des rentes sur la ville eSt trts-bdnne < et je vous supplie de donner ordre qu'on l'exécute.

Vous savez les desseins de M. le duc de Choiseul 6Ur la fondation d'une ville dans mon voisinage. Vous êtes instruit des medrtres commis à Genève et de la protection que la cour donne aux émigrants.

Je n'ai pas déplu à M; le duc de Choiseul en recueillant chei hidi

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plusieurs habitants de Genève. En six semaines ils ont fait des montres; j'en ai envoyé une caisse à M. le duc de Choiseul lui-même. J'établis une manufacture considérable ; si elle tombe , je ne perdra que l'argent que je prête sans aucun profit.

Les seize mille cinq cents livres dont vous me parlez viendraient très-bien au secours de notre manufacture au mois d'auguste.

Si vous pouviez m'indiquer quelque manière d'avoir de l'or d'Espagne en lingots ou espèces, vous me rendriez un grand service; il ne nous en faudra que pour environ mille louis par an. Les ouvriers disent que l'or est beaucoup trop cher à Genève et qu'on perd trop sur les louis d'or; on donnerait des lettres sur Lyon pour chaque envoi de matière.

Tout cela est fort éloigné de mes occupations ordinaires; mais j'ai le plaisir de décupler les habitants de mon hameau , de faire croître du blé où il croissait des chardons, d'attirer des étrangers et de faire voir au roi que je sais faire autre chose que Y Histoire du siècle de Louis XI V et des vers.

Je sais surtout, monsieur, sentir tout votre mérite et toutes les obligations que je vous ai. Je vous crois fort au-dessus dps revers que vous avez essuyés. Toutes les âmes nobles sont fermes.

J'ai l'honneur d'être, avec une reconnaissance inviolable, avec l'estime qu'on vous doit, avec l'amitié que vous m'inspirez, monsieur, etc.

A MADAME NEGKER.

21 mai 1770.

Ma juste modestie, madame, et ma raison me faisaient croire d'abord que l'idée d'une statue était une bonne plaisanterie ; mais, puisque la chose est sérieuse, souffrez que je vous parle sérieusement.

J'ai soixante-seize ans, et je sors à peine d'une grande maladie qui a traité fort mal mon corps et mon âme pendant six semaines. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage ; mais, madame, il faudrait que j'eusse un visage ; on en devinerait à peine la place. Mes yeux sont

enfoncés de trois pouces, mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien. Le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là n'est point coquetterie : c'est la pure vérité. On n'a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état ; M. Pigalle croirait qu'on s'est moqué de lui; et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre, que je n'oserais jamais paraître en sa présence. Je lui conseillerais, s'il veut mettre fin à cette étrange aventure, de prendre à peu près son modèle sur la petite figure en porcelaine de Sèvres. Qu'importe, après tout, à la postérité qu'un bloc de marbre ressemble à un tel homme ou à un autre? Je me tiens très-philosophe sur cette affaire. Mais, comme je suis encore plus reconnaissant que philosophe, je vous donne, sur ce qui me reste de corps, le même pouvoir que vous avez ce qui me reste d'âme. L'un et l'autre sont fort en désordre ; mais mon cœur est à vous, madame, comme si j'avais vingt-cinq ans, et le toujt avec un très-sincère respect. Mes obéissances, je vous en supplie, à M. Necker.

A M. DE LA SAUVAGÈRE.

Au château de Ferney, 23 septembre 1770.

Monsieur, une longue maladie, qui est le fruit de ma vieillesse, ne m'a pas permis de vous remercier plus tôt de votre excellent ouvrage. Il y avait déjà longtemps que je savais quelles obligations vous a l'histoire naturelle, et combien vous aimez la vérité. Vous en avez découvert, dans votre nouveau livre S de très-intéressantes qui étaient peu connues : il y en a même qui donnent de grands éclaircissements sur l'histoire ancienne du genre humain , comme les longues et larges pierres qui servaient de monuments à presque tous les peuples barbares, telles qu'on en voit encore en Angleterre. Il est à croire que c'est par là que les Égyptiens commencèrent avant que de bâtir des pyramides.

J'ai passé autrefois quelques mois à Ussé , mais les deux momies n'y étaient plus. L'explication que vous en donnez me paraît très-vrai-

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