A M. LE MARQUIS DE CONDORCET
Du 5 décembre 1770.
Puisque M. le marquis de Condorcet tolère les vers, le roi de la Chine le prie de le tolérer. II avait envoyé un exemplaire pour vous , monsieur, à votre compagnon de voyage. Je ne sais si on oublie Pékin quand on est à Paris. Cet exemplaire français n'est imprimé que dans une sorte de caractères. Vous savez qu'à la Chine on en a employé soixantequatre pour rendre l'impression et la lecture plus faciles. C'est de la pâture pour MM. des inscriptions et belles-lettres. Au reste, je ne doute pas que le roi de la Chine n'aime aussi les mathématiques. Pour moi, monsieur, j'aime passionnément les deux mathématiciens qui ont autant de justesse que de grâce dans l'esprit.
Je suis très-malade, et tout de bon, quoique l'hiver soit doux. La faculté digérante me quitte, et par conséquent la faculté pensante. Il me reste l'aimante ; j'en ferai usage pour vous , tant que je serai dans l'état
du président Hénault, dont j'approche fort; j'entends l'état où il était avant de finir. C'est peu de chose qu'un vieil académicien.
La faculté écrivante me quitte. Le vieil ermite vous assure de ses très-tendres respects.
A Ferney, 9 janvier 177L
Je suis obligé d'importuner mon héros pour des pauvretés académiques; cela n'est pas fort intéressant, surtout par le temps qui court. Mais on me mande que vous voulez avoir pour confrère un président de Bourgogne, nommé Debrosses. Je vous demande en grâce, monseigneur, de ne me le donner que pour mon successeur; il n'attendra pas longtemps, et vous me feriez mourir de chagrin plus tôt qu'il ne faut , si vous protégiez cet homme , qui est en vérité bien peu digne d'être protégé par mon héros. Daignez seulement jeter les yeux sur la copie de la lettre que j'ai écrite sur cette petite affaire, et vous verrez si je ne mourrais pas de mort subite en cas que M. Debrosses fût académicien de mon vivant. Je vous supplie de ne point faire descendre mes cheveux blancs avec tristesse en enfer, comme dit la sainte Écriture; mais je vous supplie encore plus de me conserver vos bontés.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
19jaivîer1771.
Votre grand'maman, madame, me fait l'honneur de m'appeler son confrère. Je prends la liberté de me dire plus que jamais votre confrère aussi, car il y a quatre jours que je suis absolument aveugle. Nous sommes enterrés sous la neige. En voilà pour un grand mois au moins.
LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. ftSl
Votre grand'maman , Dieu merci, est moins à plaindre. Elle est dans le plus beau climat de la terre. Elle sera honorée partout; elle sera plus chère à son mari ; elle possède un petit royaume ou elle fera du bien.
Mais j'ai un scmpule. On dit que son mari a autant de dettes qu'il a fait de belles actions. On les porte à plus de deux millions. On ajoute qu'un homme de quelque considération lui a mandé que, sans sa femme, il aurait été ailleurs que chez lui. Voilà de ces choses que vous pouvez savoir et que vous pouvez me dire.
Cette petite Vénus en abrégé me parait un Caton pour les sentiments, et son catonisme est plein de grâces. Vous ne sauriez croire combien je suis fâché de mourir sans vous avoir revues Tune et l'autre.
Un jeune homme, qui me paraît promettre quelque chose, est venu me montrer cette lettre traduite de Tarabe, que je vous envoie *. Je pense que votre grand'raaman l'a reçue. Je vous conjure de n'en point laisser prendre de copie.
Adieu, madame; je souffre beaucoup, je ne pourrais rien écrire qui pût vous amuser. Je suis forcé de finir en vous disant que je vous serai attaché jusqu'au dernier moment de ma vie.
A M. LE MARÉCHAL DUC DE RICHELIEU
A Ferney, le 4 février 1771.
Mon héros passe sa vie à m' accabler de bonté et de niches. On me mande qu'il est à la tête d'une faction brillante contre M. Gaillard. Je le supplie de descendre un moment du grand tourbillon dans lequel il plane, pour considérer que M. Gaillard travaille au Journal des savants depuis vingt-quatre ans, qu'il a remporté des prix à l'Académie, qu'il a fait X Histoire de François I*% laquelle est très-estimée, et qu'il n'a fait ni les Fétiches ni les Terres australes.