UEpUre de Benaldaki à Caramouflée
h32 LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.
Je supplie notre respectable doyen, le neveu de notre fondateur, de ne pas contrister à ce point ma pauvre vieillesse toute décrépite. Je sais bien qu'il ne fera que rire de mes lamentations et qu'il se moquera de moi jusqu'au dernier moment de ma vie. Mon héros est très-capable de me venir voir et de m'accabler de plaisanteries. Il daigne m'aimer depuis longtemps et me tourner parfois en ridicule. Je suis accoutumé à son jeu, et il sait que je supporte la chose avec une patience angelique.
Il me reproche toujours des chimères, des préférences qu'il imagine, des négligences qui n'existent pas; et, sur ce beau fondement, il mortifie son très-humble et très-obéissant serviteur.
L'Europe croit que j'ai beaucoup de crédit sur l'esprit de mon héros : l'Europe se trompe, et je lui certifierai, quand elle voudra, que je n'en ai aucun, et qu'il passe sa vie à se moquer de moi; cependant il faut qu'il soit juste.
Là, mon héros, mettez la main sur la conscience; vous avez fait serment devant Dieu de donner votre voix au plus digne, sans écouter la brigue et les cabales. Jugez quel est le plus digne, et songez à ce que dira de vous la postérité si vous me bafouez dans cette affaire de droit. Je vous avertis que cette postérité a l'œil sur vous, quoique vous soyez continuellement occupé du présent. Je me plaindrai à elle, comme font tous les mauvais poètes; et, toute prévenue qu'elle est en votre faveur, elle me rendra justice. Ne désespérez point le très-vieux et trèsraillé solitaire du mont Jura, qui vous a toujours aimé et révéré d'un culte de dulie, et qui en est pour son culte.