A M. LE PRINCE DE BEAUVAU
A Ferney, 5 avril 1771.
Je me mets aux pieds de mon très-respectable confrère qui veut bien m'appeler de ce nom. Gomme un chêne est le confrère d'un roseau, le roseau , en levant sa petite tête , dit très-humblement au chêne : ceux de Dodone n'ont jamais mieux parlé. 11 est vrai, illustre chêne, que vous n'avez point prédit l'avenir; mais vous avez raconté le passé avec une noblesse, une décence , une finesse , un art admirable.
En parlant de ce que le roi a fait de grand et d'utile, vous avez trouvé le secret de faire l'éloge d'un ministre votre ami , dont les soins ont rendu le comtat d'Avignon à la couronne, subjugué et policé la
Corse, rétabli la discipline militaire, et assuré la paix de la France. Vous avez sacrifié à l'amitié et à la vérité. Je n'ai que deux jours à vivre, mais j'emploierai ces deux jours à aimer et à révérer un grand ministre qui m'a comblé de bontés, et le roi approuvera ma reconnaissance.
Je ne me mêle pas assurément des affaires d'État, ce n'est pas le partage des roseaux ; j'applaudis comme vous à l'érection des six conseils, à la justice rendue gratuitement, aux frais de justice dont les seigneurs des terres sont délivrés ; mais je n'écris point sur ces objets : j'en suis bien loin , et je suis indigné contre ceux qui m'attribuent tant de belles choses.
Il y a, entre autres écrits, un Avis important à la noblesse de France y dont la moitié est prise mot pour mot d'un petit livre intitulé : Tout se dira; et on a l'injustice et l'ignorance de m'imputer cette feuille, qui n'est qu'un réchauffé. Qu'on m'impute Bannêcide S voilà mon ouvrage ; je le réciterais au roi.
Mais , dans ma vieillesse et dans ma retraite , je ne peux que rendre justice obscurément et sans bruit au mérite.
C'est ainsi que ce pauvre roseau cassé en use avec le beau chêne verdoyant auquel il présente son profond respect.
A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND
A Feraey, 5 avril 1771.
Eh bien, madame, vous aurez l'Épttre au roi de Danemark. Je ne vous l'ai point envoyée , parce que j'ai craint que quelque Welche ne s'en fâchât. Depuis ma correspondance avec l'empereur de la Chine, je me suis beaucoup familiarisé avec les rois; mais je crains un certain public de Paris , qu'il est plus difficile d'apprivoiser.
D'ailleurs, non- seulement je suis dans les ténèbres extérieures, mais tous les maux sont venus à la fois fondre sur moi. Il y a un avocat, nommé Marchand, qui s'est avisé de faire mon testament : il peut comp-