I. Protêrpine^ acte I, scène i
séculaires, est belle dans un goût tout différent. Le poëte y chante Jupiter, le soleil, la lune, la déesse des accouchements, Troie, Achille, Énée, etc. Cependant il n'y a point de galimatias; vous n'y voyez point cet entassement d'images gigantesques, jetées au hasard, incohérentes, fausses, puériles par leur enflure même, et qui sont cent fois répétées sans choix et sans raison ; ce n'est pas à Pindare que j'adresse ce petit
reproche.
Après avoir très-bien jugé et môme très-bien imité Horace et Pindare, et après avoir rendu au très-estimable H. de Chabanon la justice que mérite sa prose noble et harmonieuse , qui parait si facile , malgré le travail le plus pénible, vous avez rendu une autre espèce de justice. Vous avez examiné , avec autant de goût et de fmesse que de sagesse et d'honnêteté, je ne sais quelle satire un peu grossière, intitulée Epiire de Boileau. Je ne la connais que par le peu de vers que vous en rapportes, et dont vous faites une critique très-judicieuse. Je vois que plusieurs personnes d'un rare mérite sont attaquées dans cette satire, HM. de Saint-Lambert, Delille, Saurin, Marmontel, Thomas, DeBelloy; et toosméme, monsieur, vous paraissez avoir votre part aux petites injures qu'un jeune écolier s'avise de dire à tous ceux qui soutiennent aujourd'hui l'honneur de la littérature française.
Comment serait reçu un écolier qui viendrait se présenter dans une académie le jour de la distribution des prix , et qui dirait à la porte : Messieurs , je viens vous prouver que vous êtes les plus méprisables des gens de lettres? Il faudrait commencer par être trës-estimable pour oser tenir un tel discours ; et alors on ne le tiendrait pas.
Lorsque la raison, les talents, les mœurs de ce jeune homme auront acquis un peu de maturité, il sentira l'extrême obligation qu'il vous aura de l'avoir corrigé. Il verra qu'un satirique qui ne couvre pas par des talents éminents ce vice né de l'orgueil et de la bassesse , croupit toute sa vie dans l'opprobre ; qu'on le hait sans le craindre ; qu'on le méprise sans qu'il fasse pitié ; que toutes les portes de la fortune et de la considé* ration lui sont fermées ; que ceux qui l'ont encouragé dans ce métier infâme sont les premiers à l'abandonner ; et que les hommes méchants qui instruisent un chien à mordre ne se chargent jamais de le nourrir.
Si l'on peut se permettre un peu de satire, ce n'est, ce me semble^ que quand on est attaqué. Corneille , vilipendé par Scudéri, daigna faire
un mauvais rondeau contre le gouverneur de Notre-Dame-de-La-Garde. Fontenelle, honni par Racine et par Boileau, leur décocha quelques épigrammes médiocres. II faut bien quelquefois faire la guerre défensive; il y a eu des rois qui ne s'en sont pas tenus à cette guerre de nécessité.
Pour vous , monsieur, il me semble que vous soutenez la vôtre bien noblement. Vous éclairez vos ennemis en triomphant d'eux; vous ressemblez à ce3 braves généraux qui traitent leurs prisonniers avec politesse, et qui leur font faire grande chère.
Il faut avouer que la plupart des querelles littéraires sont l'opprobre d'une nation.
A L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE
20 avril 1773.
Madame, c'est à présent plus que jamais que Votre Majesté impériale est mon héroïne, et fort au-dessus de la majesté. Comment! au milieu de vos négociations avec Moustapha, au milieu de vos nouveaux préparatifs pour le bien battre, quand la moitié de votre génie doit être vers la Pologne, et l'autre vers Bucharest, il vous reste encore un autre génie qui en sait plus que les membres de votre Académie des sciences, et qui daigne donner à mon ingéniem* les leçons qu'il attendait d'eux! Combien avez-vous donc de génies? ayez la bonté de me faire cette confidence. Je ne vous demande pas de me dire si vous irez assiéger Andrinople, fort aisé à prendre, tandis que les troupes autrichiennes s'empareront de la Servie et de la Bosnie. Ces secrets-là ne sont pas plus de ma compétence que le renvoi de nos chevaliers errants. Je me borne à rire quand je lis dans une de vos lettres que vous voulez les garder quelque temps dans vos États pour qu'ils enseignent les belles manières dans vos provinces.
Le portail voûté, élevé sur la glace, et subsistant sur elle depuis quatre ans, me parait un des miracles de votre règne ; mais c'est aussi un miracle de votre climat. Je doute fort qu'on pût, dans nos cantons, élever un monument pareil; pour la bombe remplie d'eau, je pense qu'elle crèverait par une forte gelée, tout comme à Pétersbourg.
/i60 LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.
On dit que le thermomètre d'esprit-de-vin a été de cinquante degrés au-dessous de la congélation, cette année, dans votre résidence; nous péririons, nous autres Suisses, si jamais le thermomètre descendait chez nous à vingt : notre plus grand froid est à quinze et seize, et cette année il n'a pas atteint jusqu'à dix.
Je me flatte bien que vos bombes crèveront désormais sur les têtes des Turcs, et que M. le prince Orlof bâtira des arcs de triomphe non pas sur la glace, mais dans l'Atmeidan de Stamboul; et c'est alors que vous ferez naître en Grèce des Phidias comme des Miltiades.
Je crois qu'Algarotti se trompe s'il dit que les Grecs inventèrent les arts. Ils en perfectionnèrent quelques-uns, et encore assez tard.
Il y avait d'ailleurs un vieux proverbe que les Chaldéens avaient instruit l'Egypte, et que l'Egypte avait enseigné la Grèce.
Les Grecs avaient été civilisés si tard qu'ils furent obligés d'apprendre l'alphabet de Tyr, quand les Phéniciens vinrent commercer chez eux et y bâtir des villes. Ces Grecs se servaient auparavant de l'écriture symbolique des Égjptiens.
Une autre preuve de l'esprit peu inventif des Grecs, c'est que leurs premiers philosophes allaient s'instruire dans l'Inde, et que Pythagore même y apprit la géométrie.
C'est ainsi, Madame, que des philosophes étrangers viennent déjà prendre des leçons à Pétersbourg. Le grand homme qui prépara les voies dans lesquelles vous marchez, et qui fut le précurseur de votre gloire, disait avec grande raison que les arts faisaient le tour du monde et circulaient comme le sang dans nos veines. Votre Majesté impériale paraît aujourd'hui forcée de cultiver l'art de la guerre, mais vous ne négligez point les autres.
Je ne croyais pas, il y a un mois, habiter encore le globe que vous étonnez. Je rends grâce à la nature, qui a peut-être voulu que je vécusse jusqu'au temps où vous serez établie dans la patrie d'Orphée et de Mars, c'est-à-dire dans quelques mois; mais ne me faites pas attendre plus longtemps. Il faut absolument que je parte. Je mourrai en vous conservant le culte que j'ai voué à Votre Majesté impériale. Que l'immortelle Catherine daigne toujours agréer mon profond respect et consener ses bontés au vieux malade de Ferney, qui l'idolâtre malgré son respect.
LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. ftôl