‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 174 sur 246 · Les paratonnerres · texte numérisé non relu

Les paratonnerres

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celte première édition valut. Mon partage fut le redoublement de la liaine et de la calomnie de ceux que mes faibles succès rendaient mes éternels ennemis. Ils dirent que Vadmirateur des scènes sublimes qui sont dans Cimiay dans Polyeucte^ dans le Cidy dans Pompée y dans le cinquième acte de Rodogwiey n'avait fait ce commentaire que pour décrier ce grand homme. Ce que je faisais par respect pour sa mémoire , et beaucoup plus par amitié pour sa nièce, fut traité de basse jalousie et de vil intérêt par ceux qui ne connaissent que ce sentiment, et le nombre n'en est pas petit.

J'envoyais presque toutes mes notes à l'Académie; elles furent discutées et approuvées. Il est vrai que j'étais effrayé de l'énorme quantité de fautes que je trouvais dans le texte ; je n'eus pas le courage d'en relever la moitié; et M. Duclos me manda que, s'il était chargé de faire le commentaire , il en remarquerait bien d'autres. J'ai enfin ce courage. Les cris ridicules de mes ridicules ennemis, mais plus encore la voix de la vérité, qui ordonne qu'on dise sa pensée, m'ont enhardi. On fait actuellement une très-belle édition in-A° de Corneille et de mon commentaire. Elle est aussi correcte que celle de mes faibles ouvrages est fautive. J'y dis la vérité aussi hardiment que vous.

Qui n*a plus qu'un moment à vivre N'a plus rien à dissimuler.

Savez-vous que la nièce de notre père du théâtre se fâche quand on lui dit du mal de Corneille? mais elle ne peut le lire : elle ne lit que Racine. Les sentiments de femme l'emportent chez elle sur les devoirs de nièce. Cela n'empôche pas que, nous autres hommes qui faisons des tragédies , nous ne devions le plus profond respect à notre père. Je me souviens que quand je donnai, je ne sais comment, Œdipe y étant fort jeune et fort étourdi, quelques femmes me disaient que ma pièce ( qui ne vaut pas grand'chose ) surpassait celle de Corneille ( qui ne vaut rien du tout ) ; je répondis par ces deux vers admirables de Pompée :

Restes d'un demi-dieu dont jamais je ne puis Égaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis.

Admirons , aimons le beau , mon cher ami , partout où il est , détestons les vers visigoths dont on nous assomme depuis si longtemps, et

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moquons-nous du reste. Les petites cabales ne doivent point nous effrayer; il y en a toujours à la cour, dans les cafés et chez les capucins. Racine mourut de chagrin parce que les jésuites avaient dit au roi qu'il était janséniste. On a pu dire au roi, sans que j'en sois mort, que j'étais athée , parce que j'ai fait dire à Henri IV :

Je ne décide point entre Genève et Rome.

Je décide avec vous qu'il faut admirer et chérir les pièces parfaites de Jean, et les morceaux épars inimitables de Pierre. Moi qui ne suis ni Pierre ni Jean , j'aurais voulu vous envoyer ces Lois de Minos qu'on représentera, ou qu'on ne représentera pas sur votre théâtre de Paris ; mais on y a voulu trouver des allusions, des allégories. J'ai été obligé de retrancher ce qu'il y avait de plus piquant et de gâter mon ouvrage pour le faire passer. Je n*ai d'autre but, en le faisant imprimer, que celui de faire comme vous , des notes qui ne vaudront pas les vôtres, mais qui seront curieuses ; vous en entendrez pai*ler dans peu.

Adieu ; le vieux malade de Ferney vous embrasse très-serré.

A M. DE LA HARPE

A Ferney, le 10 avril 1773.

Vous prêtez de belles ailes à ce Mercure, qui n'était pas même galant du temps de Visé , et qui devient , grâce à vos soins , un monument de goût, de raison et de génie.

Votre dissertation sur l'ode me paraît un des meilleurs ouvrages que nous ayons. Vous donnez le précepte et l'exemple. C'est ce que j'avais conseillé il y a longtemps aux journalistes; mais peut-on conseiller d'avoir du talent? Vos traductions d'Horace et de Pindare prouvent bien qu'il faut être poëte pour les traduire. M. de Ghabanon était trèscapable de nous donner Pindare en vers français ; et s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il travaillait pour une société littéraire , plus occupée de la connaissance de la langue grecque et des anciens usages que de notre poésie.

Je pense qu'on ne chanta les odes de Pindare qu'une fois , et encore

en cérémonie, le Jour qu'on célébrait les chevaux d'Hiéron, ou quelque héros qui avait vaincu à coups de poing. Mais j'ai lieu de croire qu'on répétait souvent à table les chansons d'Anacréon et quelques-unes d'Horace : une ode, après tout, est une chanson ; c'est un des attributs de la joie. Nous avons dans notre langue des couplets sans nombre qui valent bien ceux des Grecs, et qu'Anacréon aurait chantés lui-même, comme on l'a déjà dit très-justement.

Toute la France, du temps de notre adorable Henri IV, chantait Charmante Gabrielle; et je doute que dans toutes les odes grecques on trouve un meilleur couplet que le second de cette chanson fameuse :

Recevez ma couronne, Le prix de ma valeur; Je la tiens de Belionc, Tenez-la de mon cœur.

A l'égard de l'air, nous ne pouvons avoir les pièces de comparaison ; mais j'ai de fortes raisons pour croire que la musique grecque était aussi simple que la nôtre l'a été, et qu'elle ressemblait un peu à nos noëls et à quelques airs de notre chant grégorien : ce qui me le fait croire, c'est que le pape Grégoire I", quoique né à Rome, était originaire d'une famille grecque, et qu'il substitua la musique de sa patrie au hurlement des Occidentaux.

A l'égard des chansons pindariques, j'ai vu avec plaisir, dans un essai de supplément à l'entreprise immortelle de Y Encyclopédie y qu'on y cite des morceaux sublimes de Quinault, qui ont toute la force de Pindare, en conservant toujours cet heureux naturel qui caractérise le phénix de la poésie chantante, comme l'appelle La Bruyère.

Chantons dans ces aimables lieux

Les douceurs d'une paix charmante ; Les superbes géants, armés contre les dieux,

Ne nous donnent plus d'épouvante.

Ils sont ensevelis sous la masse pesante Des monts qu'ils entassaient pour attaquer les cleux^ Nous avons vu tomber leur chef audacieux

Sous une montagne brûlante; Jupiter Ta contraint de vomir à nos yeux Les restes enflammés de sa rage expirante.

Jupiter est victorieux,

Et tout cède à l'effort do sa main foudroyante. Chantons dans ces aimables lieux Les douceurs d'une paix charmante ^.

Le beau chant de la déclamation , qu'on appelle récitatif, donnait un nouveau prix à ces vers héroïques pleins d'images et d'harmonie. Je ne sais s* il est possible de pousser plus loin cet art de la déclamation que dans la dernière scène d^Amiide^ et je pense qu'on ne trouvera dans aucun poète grec rien d'aussi attachant, d'aussi animé, d'aussi pittoresque, que ce dernier morceau d'Armide^ et que le quatrième acte de Roland.

Non-seulement la lecture d'une ode me paraît un peu insipide à côté de ces chefs-d'œuvre qui pai-Ient à tous les sens; mais je donnerais, pour ce quatrième acte de Quinault, toutes les satires de Boileau, injuste ennemi de cet homme unique en son genre, qui contribua comme Boileau à la gloire du grand siècle , et qui savait apprécier les sombres beautés de son ennemi , tandis que Boileau ne savait pas rendre justice aux siennes.

Je reviens à nos odes : elles sont des stances, et rien de plus; elles peuvent amuser un lecteur, quand il y a de l'esprit et des vérités : par exemple , je vous prie d'apprécier cette stance de Lamotte :

Les champs de Pharsale et d'ÂrbelIe Cnt vu triompher deux vainqueurs, L'un et l'autre digne modèle Que se proposent les grands cœurs; Mais le succès a fait leur gloire ; Et si le sceau de la victoire N'eût consacré ces demi-dieux, Alexandre, aux yeux du vulgaire, N'aurait été qu'un téméraire , £t César qu'un séditieux.

Dites-moi si vous connaissez rien de plus vrai, de plus digne d'être senti par un roi et par un philosophe. Pindare ne parlait pas ainsi à cet Hiéron, qui lui donna pour ses louanges cinq talents, évalués du temps du grand Colbert à mille écus le talent, lequel en vaut aujourd'hui deux mille.

La grande ode ou plutôt la grande hymne d'Horace , pour les jeux

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