‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 194 sur 246 · A M. DE THIBOUVILLE · texte numérisé non relu

A M. DE THIBOUVILLE

19 ooTcmbre 1775.

Vous croyez donc, monsieur le galactophage , qu'il n'y a de gens sobres dans le monde que ceux qui vivent de lait comme vous , et vous pensez que les autres hommes ne peuvent être malades que d'indigestion. Je vous jure que ma petite apoplexie n'a été chez moi que Teflet de ma faiblesse. Ne me calomniez point, mais daignez quelquefois continuer à converser un peu avec moi quand vous voudrez bien m'écrire.

Vous ne me dites point si vous avez vu Menzicof à Fontainebleau , et si ce garçon pâtissier, devenu prince et maître d'un grand empire, et pauvre esclave en Sibérie , a réussi à la cour autant que je le souhaite. La Harpe avait besoin d'un très-grand succès pour fermer la bouche à ses ennemis. Lekain, sans doute, aura paru dans cette pièce. H ne me paraît pas aussi content de son voyage de Prusse qu'il s'attendait à l'être. Cependant le prince Henri lui a fait un présent très-magnifique, et je crois que le roi de Prusse lui enverra des étrennes.

Est-il vrai qu'on joue à l' Opéra-Comique ou à la foire la Reddition de Paris à Henri IV? Bedaine ne devait-il pas donner cette tragédie en prose à la Comédie-Française? et le premier acte n'était-il pas composé de bouchers et de rôtisseurs? Voilà comme les beaux-arts se perfectionnent en France, et ce qui arrive après les grands siècles. Je vais bientôt sortir du mien ; mais je suis un peu fâché de partir avant d'avoir achevé la petite ville que je bâtissais. Je suis encore plus affligé de m'en aller sans avoir pris congé de vous et sans vous avoir embrassé. Je me flatte qu'au moins je laisserai mes deux heureux habitants de ce quai des Théatins en bonne santé. J'espère encore que M'"' de Saint-Julien, M. Turgot et M. de Trudaine protégeront mon petit pays.

M™" Denis ne vous écrira pas plus qu'à son ordinaire ; sa santé est toujours languissante, et sa paresse toujours la même; mais elle vous conservera une amitié inaltérable ; c'est ainsi que j'en use vif ou mort.

A MADAME LA MARQUISE DU DEFFAND

26 novembre 1775.

Puisque vous dites, madame, à M. d'Argental :

Atys, comblé d'honneurs, n'aime plus Sangaride;

je VOUS dirai :

Églé ne m'aime plus, et n*a rien à me dire.

Car j'aime autant Quinault que vous : je ne suis pas de ces pédants qui le trouvent fade et qui le condamnent pour avoir parlé d'amour lorsqu'il en devait parler. Je le regarde comme le second de nos poètes pour l'élégance , pour la naïveté, la vérité et la précision.

Il est très-vrai que vous n'avez plus rien à me dire , puisque vous ne m'écrivez point; mais il n'est pas vrai que je sois comblé d'honneurs; je ne le suis que de ridicules, et c'est toujours par ses amis qu'on est maltraité.

M. d'Argental s'obstine à me croire tombé dans une espèce d'apoplexie pour avoir été gourmand; et le fait est que mon accident me prit après avoir été un jour sans manger. Il m'appelle aussi commissaire départi parle roi auprès des fermiers généraux, pendant que je suis opprimé départi par ces messieurs.

Voulez-vous, madame, que je vous parle vrai? mon département est l'abîme étemel , où je vais bientôt entrer.

Je lis tous les ouvrages philosophiques de Cicéron sur ce sujet plus usé qu'aisé, et je ne vous conseille pas de les lire ; car, quoique ce grand homme soit très-éloquent , il ne nous apprend rien du tout. L'abbé de Chaulieu avait précisément mon âge quand il est mort, et il n'en a pas appris davantage.

Les suites de mon accident m'ont paru si sérieuses , que je n'ai pas voulu faire mon voyage sans prendre la liberté de dire adieu à celle que

vous appeliez votre grand'raaman. Comme il faut se réconcilier dans ces moments-là, j'avais sur le cœur l'injustice de son mari, qui me croyait un petit ingrat. J'étais assurément bien éloigné de l'être; mais je n'ai pas mieux réussi auprès de votre, grand' maman qu'auprès de vous. Vous me croyez comblé d'honneurs, et elle me croit plein de ménagements : elle se moque de mes honneurs et de mon apoplexie.

Jugez si dans cet état j'ai eu des choses bien amusantes à vous dire : je ne savais aucune nouvelle ni de 1* opéra-comique ni de l'assemblée du clergé.

Mais vous, madame, qui vivez dans le centre des plaisirs et des grandes affaires , comment voulez-vous qu'un pauvre solitaire ose vous écrire du fond de ses déserts et de ses neiges, privé de toute société et de presque tous ses sens , lorsque vous en avez encore quatre excellents? C'est à vous à réveiller les gens qui s'endorment auprès de leur tombeau; mais ce n'est pas à eux de vous importuner de leurs rêveries; il faut qu'ils soient discrets et qu'ils attendent vos ordres. Il n'y a que les vampires de dom Calmet qui viennent lutiner les vivants.

Soyez très-sûre que si j'ai perdu tout ce qui fait vivre : passions, amusements , imagination et toutes les bagatelles de ce monde , je vous reste sérieusement attaché , et que le serai tant que mes petites apoplexies me le permettront. Je vous regai-derai comme la personne de mon siècle qui est le plus selon mon cœur et selon mon goût, supposé que j'aie encore goût et cœur. Je vous demanderai vos bontés comme la première de mes consolations, et je dirai : C'est auprès d'elle que j'aurais voulu passer ma vie.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

2G novembre.

11 faut donc que je vous dise , mon cher ange , que , si M"* du Deffand se plaint de moi par un vers de Quinault, je me suis plaûnt d'elle par un vers de Quinault aussi. Je crois qu'actuellement nous som-

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mes les seuls en France qui citions aujourd'hui ce Quinault, qui était autrefois dans la bouche de tout le monde.

Je ne sais quel auteur je vous citerai pour me plaindre à vous de votre acharnement à m'accuser de gourmandise. Je veux bien que vous sachiez que je n'avais pas mangé depuis vingt-quatre heures, lorsque mon accident m'arriva. Cette petite aventure a des suites assez désagréables, et je n'ai de secours que dans la patience.

Ma dignité de commissaire départi se trouve apparemment dans le même roman que mon indigestion. Il est triste d'être à la fois apoplectique et ridicule.

Je croyais, quand je vous ai parlé de Menzicofy qu'on le jouait déjà à la Comédie-Française. Je n'ai point osé importuner M. le duc de Duras en faveur de Cicéron et de Catilina; j'ai cru qu'il n'était pas trop séante dans l'état où je suis, de disputer une place dans le tripot comique; cependant, si vous jugez que la chose soit convenable, je vous obéirai selon ma coutume. Je crains seulement que cette démarche ne soit hasardée pendant les représentations du prince-pâtissier.

Adieu, mon cher ange; aimez toujours un peu celui qui est à vous depuis environ soixante-dix ans.

A M. TURGOT

62 décembre 1775.

Monseigneur, vous avez d'autres affaires que celles du pays de Gex, ainsi je serai court.

Quand je vous ai proposé de sauver les âmes de soixante fermiers généraux pour une aumône d'environ cinq mille livres , c'était bon marché; et c'était même contre mon intention que je vous adressais ma prière , parce que je crois fermement avec vous qu'il faut les damner pour leurs trente mille livres.

Quand je suis allé à nos états, malgré mon âge de quatre-vingtdeux ans et ma faiblesse , ce n'a été que pour faire accepter purement et simplement vos bontés, sans aucune représentation.

5i2 LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.

Si on en a fait depuis, pendant que je suis dans mon lit, j'en suis très-innocent, et de plus très-fâché.

Je ne me mêle que de ma petite colonie. Je fais bâtir plusieurs nouvelles maisons de pierres de taille que des étrangers, nouveaux sujets du roi, habiteront ce printemps.

Je défriche et j'améliore le plus mauvais terrain du royaume.

Je bénis, en m' éveillant et en m'endormant, M. le duc de Sully- Turgot.

Si je devais mourir le 2 de janvier 1776, je voudrais avoir fait venir pour mes héritiers, le 1**" de janvier, dans ma colonie, du sucre, du café, des épices, de l'huile, des citrons, des oranges, du vin de Saint- Laurent, sans acheter tout cela à Genève.

Je vous supplie de croire que , si j'étais encore dans ma jeunesse ; si, par exemple, je n'avais que soixante-dix ans, je ne vous serais pas attaché avec plus d'admiration et de respect.

A M. L'ABBÉ DE VITRAC,

SOl'S-PRIIfCIPAL DC COLLÈGE DE LIMOGES, DES ACADÉMIES DE MONTACBA?!,

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