‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 196 sur 246 · A M. LE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DE PAU · texte numérisé non relu

A M. LE SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DE PAU

Monsieur et cher confrère, je vous envoie mes Filles de Minée, et je vous répète en prose ce que j'ai dit en vers, que je ne devais pas traiter ce sujet après Ovide et La Fontaine. Ce n'est pas dans ce monde comme dans l'Évangile ; celui qui vient se présenter à la dernière heure n'est jamais si bien reçu que ceux qui ont travaillé le matin. Voyez ce qui est arrivé à La Motte; il a voulu faire une petite Iliade , on s'est moqué* de lui *. Il a fait des fables philosophiques dédiées au régent du royaume, qui lui a donné deux mille écus ; tout le monde a dit : Mous aimons mieux le naïf La Fontaine, à qui Louis XIV ne donna rien.

Vous connaissez cet enfant de la nature, ce La Fontaine, et ses trois Filles de Minée, que l'abbé d'Olivet a fait imprimer dans un recueil en

1. Cette lettre parut à la suite d'une édition du roman de Jenni, et à propos du conte en vers des Filles de Minée. VolUiire avait signé son conte du nom d'un secrétaire de l'Académie de Marseille, Chalamond de la Visclède, mort depuis quinze ans. Il écrivit cette lettre sous le même nom.

2. V Iliade, poëme en vers français, avec un Discours sur Homère, 1714. H a moitié moins de chants (douze) que le poème gi-ec. (G. A.)

cinq volumes * ; mais vous ne connaissez pas les Amours de Mars et de Vénusy qui ne se trouvent que dans l'édition de 1750 *. Les voici :

Vous devez avoir lu qu'autrefois le dieu Mars, Blessé par Cupidon d'une flèche dorée , Après avoir dompté les plus fermes remparts, Mit le camp devant Cythérée, etc. *.

Peut-être direz-vous que ces Amours de Mars et de Vénus ne valent pas sa fable des Deux Pigeons. Je vous croirai sans peine, comme je crois avec vous que son ode au roi pour l'infortuné Fouquet n'approche pas de son élégie aux nymphes de Vaux pour ce même Fouquet.

Remplissez Tair de cris en vos grottes profondes, Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes.

La cabale est contente, Oronte est malheureux, etc.

11 changea ce mot de cabale *, quand on l'eut fait apercevoir que le grand Colbert servait le roi et l'État avec une équité sévère, et n'était point cabaleur ; mais La Fontaine l'avait entendu dire, et il avait cru bonnement que c'était là le mot propre.

Vous me dites que Jean eut grand tort de faire imprimer ses opéras, et la comédie intitulée Je vous prends sans vert^ et la comédie de Clymène y etc. ; mais l'abbé d'Olîvet eut plus de tort encore de faire une collection de tout ce qui pouvait diminuer la gloire de La Fontaine. La manie des éditeurs ressemble à celle des sacristains; tous rassemblent des guenilles qu'ils veulent faire révérer ; mais de même qu'on ne juge les vrais saints que par leurs bonnes actions, l'on ne juge les hommes à talent que par leurs bons ouvrages.

Vingt pièces de théâtre, très-indignes de l'auteur de Cinna^ ne lui ont point ôté le nom de grand. Tout ce qu'on reproche à Quinault n'em-

1. Ou plutôt en trois volumes. Ajoutons que cette édition de 1729 a été faussement attribuée à crOlivct. (G. A.)

Page 1