Ou plutôt de 1758. (G. A
3. Voyi'z les Œuvres de La Fontaine, Voltaire reproduisait ici tout ce petit poëme, parce
qu'ayant traité le même sujet dans les Filtes de Minée, il voulait que Ton compar&t les deux ouvrages.
i. Au lieu de : La cabale est contente, il mit : Les destins sont contents.
pèche pas qu'il ne soit un homme unique, et jusqu'à présent inimitable dans un genre très-difficile. Une soixantaine d'anciennes fables rajeunies par La Fontaine, et contées avec un agrément qui n'avait jamais été connu que de Pétrone, et bien saisi que par notre fabuliste ; une vingtaine de contes écrits avec cette facilité charmante et cette négligence heureuse que nous admirons en lui, le mettent infiniment au-dessus de Boccace, et quelquefois même, si j'ose le dire, à côté de TArioste , pour la manière de narrer.
Il avait ce grand don de la nature, le talent. L'esprit le plus supérieur n'y saurait atteindre. C'est par les talents que le siècle de Louis XIV sera distingué à jamais de tous les siècles, dans notre France si longtemps grossière. Il y aura toujours de l'esprit; les connaissances des hommes augmenteront, on verra des ouvrages utiles; mais des talents, je doute qu'il en naisse beaucoup. Je doute qu'on retrouve l'auteur de Ciniiay celui dUphigéniey ô^AthaliCy de Phèdre ^ celui de Y Art poétique j celui de Roland et d!Amiide; celui * qui força en chaire, jusqu'à des ministres, de pleurer et d'admirer la fille de Henri IV, veuve de Charles P% et sa fille Henriette, Madame.
Voyez comme les oraisons funèbres d'aujourd'hui sont ensevelies avec ceux qu'elles célèbrent. Voyez comme Séthos^ malgré quelques beaux passages, et les Voyages de Cyrus * sont tombés dans l'oubli , tandis que Télémaque est toujours l'instruction et le charme de tous les jeunes gens bien nés. Comment s'est-il pu faire que, dans la foule de nos prédicateurs, il n'y en ait pas un seul qui ait approché de l'auteur du Petit Carême? Vous voyez à regret que personne n'a osé seulement tenter d'uniter le créateur du Tartufe et du Misanthrope. Nous avons quelques comédies très-agréables; mais un Molière 1 je vous prédis hardiment que nous n'en aurons jamais. Quelle gloire pour La Fontaine d'être mis presque à côté de tous ces grands hommes I -
L'abbé de Chaulieu ferma ce siècle par trois ou quatre pièces de poésie qui partent du cœur, ou qui semblent en partir. Elles respirent la volupté et la philosophie, et demandent grâce pour toutes les bagatelles insipides dont on a farci son recueil.
i. Bossuet.
2. Le premier de ces romans politiques est de Terrasson , le second de Ramsay.
Je m'étonne que La Fontaine n'ait parlé de Ghaulieu qu'à propos de l'argent qu'il comptait recevoir par ses mains de la part du duc de Vendôme.
(Le paillard m'a dit aujourd'hui Qu'il faut que je compte avec lui.) Aimez-vous cette parenthèse?
Le reste ira, ne vous déplaise, En bas-relief et cœlera.
Ce mot-ci s'interprétera Des Jeannetons ; car les Clymènes Aux vieilles gens sont inhumaines.
Gomment l'abbé d'Olivet a-t-il pu imprimer trois pièces de La Fontaine , écrites de ce misérable style I On ne reconnaît pas dans ces vers celui qui a dit :
J'ai quelquefois aimé; je n'aurais pas alors
Contre le Louvre et ses trésors, Contre le firmament et sa voûte céleste,
Changé les bois, changé les lieux Honorés par les pas, éclairés par les yeux
De l'aimable et jeune bergère
Pour qui, sous le fils de Cylhère, Je servis, engagé par mes premiers serments. Hélas I quand reviendront de semblables moments? Faut-il que tant d'objets, si doux et si charmants. Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète? Ah! si mon cœur osait encor se renflammer! Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête ?
Ai-je passé le temps d'aimer?
(Les Deux Pigeons.)
On croirait ces deux derniers vers d'un seigneur du bel wr, d'un homme à grandes passions, d'un duc de Caudale, d'un duc de Bellegarde. Cela ne s'accorde pas avec les Jeannetons de Jean La Fontaine, qui demande quelques pistoles au duc de Vendôme et au paillard Ghaulieu, pour attendrir en sa faveur ses héroïnes du Pont-Neuf.
Tout cela, monsieur, n'empêche pas qu'un nombre considérable de fables pleines de sentiment, d'ingénuité , de finesse et d'élégance, ne soient le charme de quiconque sait lire.
Quand je dis qu'il est presque égal, dans ses bonnes fables, aux
grands hommes de son mémorable siècle, je ne dis rien de trop fort. Je serais un exagérateur ridicule si j'osais comparer
Mattre corbeau, sur un arbre perché, Tenait en son bec un fromage, et
La cigale , ayant chanté Tout l'été,
à ces vers de Cornélie qui tient l'urne de son époux :
Éternel entrelien de haine et de pitié, Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié ;
et à ceux de César :
Restes d'un demi-dieu dont à peine je puis Égaler le grand nom, tout vainqueur que j*en suis !
Le Savetier et le Financier ^ les Animaux ^naïades de la peste ^ le Meunier y son Fils et tAne^ etc., etc., tout excellents qu'ils sont dans leur genre, ne seront jamais mis par mot au même rang que la scène d'Horace et de Curiace, ou que les pièces inimitables de Racine, ou que le parfait Art poétique de Boileau, ou que le Misanthrope et le Tartufe de Molière. Le mérite extrême de la difficulté surmontée, un grand plan conçu avec génie, exécuté avec un goût qui ne se dément jamais dans Racine, la perfection enfin dans un grand art, tout cela est bien supérieur à l'art de conter. Je ne veux point égaler le vol de la fauvette à celui de l'aigle. Je me borne à vous soutenir que La Fontaine a souvent réussi dans son petit genre autant que Corneille dans le sien. J'aurais seulement désiré, pour la gloire de la nation, qu'on n'eût point imprimé les dernières fables de l'un et les dernières tragédies de l'autre, depuis Pertharite; mais ces maudits éditeurs veulent imprimer tout : ce sont des corbeaux qui s'acharnent sur les morts, comme l'envie sur les vivants. Encore s'ils ne fatiguaient le public que par les mauvais ouvrages des bons auteurs, on pourrait pardonner à leur avidité : ce qu'il y a de pis , c'est qu'ils y ajoutent trop souvent leurs propres sottises, qu'ils font passer sous le nom des écrivains un peu connus. J'ai pâti moi-même, moi inconnu, de cette rage d'imprimer. Combien de pauvretés n'a-t-on
pas publiées sous le nom de la Visclède*, dans des recueils immenses! Vcf's de Donnerai j sur la mort de M^^ Leeoiivreur; Vers à mon cher B...y sur ?i en ton y Vers impertinents à J/"** du Châtelet; Lettré de Varsovie -^ Epitre de Fonnont à Vabbé de Rothelin; Ode sur le vrai Dieu; Lettres de M. de la Viselhle à ses amis du Parnasse y etc., etc.
Ceux qui se forment des bibliothèques sont toujoui's trompés par ce manège qui ne sert qu'à étouffer le bon grain sous un tas énorme d'ivraie. On est parvenu à nous dégoûter de la lecture à force de multiplier les livres et les livrets. S'il est vrai que les Ptolémées eurent autrefois une bibliothèque de quatre cent mille volumes, on ne fit pas mal de la brûler; et quand on brûlera toutes les brochures qui nous inondent, je commencerai par la mienne.
Nous sommes importunés dans notre siècle d'une foule de petits artistes qui dissèquent le siècle passé. On créait alors, et aujourd'hui on épluche, on critique la création. Je tombe dans ce défaut en vous écrivant; mais j'ouvre mou cœur à mon ami, et je serais très-fâché que ma lettre devînt publique.
Permettez-moi de remarquer qu'on ne fut point sévère pour La Fontaine, parce qu'il semblait ne prétendre à rien : moins il exigeait, plus on lui accordait ; on lui passait ses mauvaises fables en faveur des excellentes. 11 n'en était pas ainsi de Racine et de Boileau, qui prétendaient à la perfection ; on les chicanait sur un mot. C'est ainsi qu'on pardonnait tout à Montaigne, et qu'on tomba rudement sur Balzac, qui voulait être toujours correct et toujours éloquent.
Depuis que La Bruyère, dans ses Caractères^ eut jugé Corneille et Racine, combien d'écrivains se mirent à juger aussi! Et enfin on a fait plus de cent volumes sur ce siècle de Louis XIV. Chacun dans ses jugements, soit en vers, soit en prose, a plus cherché à montrer de l'esprit qu'à trouver la vérité, et à faire des antithèses plutôt que des raisonnements.
L'inondation des journalistes et des folliculaires est venue, laquelle a noyé le bon avec le mauvais, et a détruit toute érudition, en présentant des extraits à l'ignorance. Les lecteurs ont décidé comme les magistrats, qui jugent sur le rapport de leur secrétah^e.