Scarron, Don Japhet d'Arménie
cerner soigneusement ces vers naïfs , qui approchent du bas , d'avec les naïvetés élégantes dont cet aimable auteur est rempli.
La fourmi n'est pas prêteuse.
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.
Cela est passé en proverbe. Combien cependant ces proverbes sont-ils au-dessous de ces maximes d'un sens profond qu'on trouve en foule dans le même auteur!
Des enfants de Japet toujours une moitié Fournira des armes à l'autre.
Plutôt souffrir que mourir i C'est la devise des hommes.
Il n'est pour voir que l'œil du maître ; Quant à moi j'y mettrais encor l'œil de l'amant. Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous.
Je ne connais guère de livre plus rempli de ces traits qui sont faits pour le peuple, et de ceux qui conviennent aux esprits les plus délicats; aussi je crois que de tous les auteurs La Fontaine est celui dont la lecture est d'un usage plus universel. 11 n'y a que des gens un peu au fait de l'histoire, et dont l'esprit est très-formé, qui lisent avec fruit nos grands tragiques, ou la Henriade. 11 faut avoir déjà une teinture de belleslettres pour se plaire à VArt poétique ; mais La Fontaine est pour tous les esprits et pour tous les âges.
Il est le premier, en France, qui ait mis les fables d'Ésope en vers. J'ignore si Ésope eut la gloire de l'invention ; mais La Fontaine a certainement celle de l'art de conter. C'est la seconde ; et ceux qui l'ont suivi n'en ont pas acquis une troisième ; car non-seulement la plupart des fables de La Motte-Houdart sont prises, ou de Pilpay, ou du dictionnaire d'Herbelot, ou de quelques voyageurs, ou d'autres livres ; mais encore toutes sont écrites en général d'un style un peu forcé. Il avait beaucoup d'esprit ; mais ce n'est pas assez pour réussir dans un art : aussi tous ses ouvrages en tous les genres ne s'élèvent guère, communément, au-dessus du médiocre. Il y a dans la foule quelques beautés et des traits fort ingénieux ; mais presque jamais on n'y remarque cette chaleur et cette éloquence qui caractérisent l'homme d'un vrai génie, encore moms ce
beau naturel qui plaît tant dans La Fontaine. Je sais que tous les journaux, tous les Mercures, les feuilles hebdomadaires qu'on faisait alors, ont retenti de ses louanges; mais il y a longtemps qu'on doit se défier de tous ces éloges. On sait assez tous les petits artifices des hommes pour acquérir un peu de gloire. On se fait un parti; on loue afin d'être loué; on engage dans ses intérêts les auteurs des journaux; mais bientôt il se forme par la voix du public un arçêt souverain, qui n'est dicté que par le plus ou le moins de plaisir qu'on a en lisant, et cet arrêt est irrévocable.
Il ne faut pas croire que le public ait eu un caprice injuste, quand il a réprouvé dans les fables de M. de La Motte des naïvetés qu'il paraît avoir adoptées dans La Fontaine. Ces naïvetés ne sont point les mêmes. Celles de La Fontaine lui échappent et sont dictées par la nature même. On sent que cet auteur écrivait dans son propre caractère, et que celui qui rimite en cherchait un. Que La Fontaine appelle un chat, qui est pris pour juge, sa majesté fourrée^ on voit bien que cette expression est venue se présenter sans effort à son auteur ; elle fait une image simple, natu^ relie et plaisante ; mais que La Motte appelle un cadran un greffier solaircy vous sentez là une grande contrainte avec peu de justesse. Le cadran serait plutôt le greffe que le greffier. Et combien d'ailleurs cette idée de greffier est-elle peu agréable I La Fontaine fait dire élégamment au corbeau par le renard :
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.
La Motte appelle une rave un phénomène potager. Il est bien plus naturel de nommer phénix un corbeau qu'on veut flatter que d'app eler une rave un phénomène. La Motte appelle cette rave un colosse. Que ces mots de colosse et de phénomène sont mal appliqués à une rave, et que tout cela est bas et froid I