Lisez : sous le nom de Voltaire
Il est arrivé pis, on s'est divisé en factions ; les jansénistes ont voulu que les jésuites n'eussent jamais fait un bon ouvrage, et que le père Bouhours ne sût pas sa langue. Les jésuites ont dénigré Boileau, parce qu'il était ami d'Arnauld. Les folliculaires se sont dit des injures. C'est la bataille des rats et des grenouilles après Y Iliade.
Pour vous prouver, monsieur, avec quelle précipitation l'on juge, et comme un bon mot tient lieu de raison, je ne veux que vous citer cette décision de La Bruyère, qui a été la source de tant d'énormes dissertations : « Racine a peint les hommes tels qu'ils sont, et Corneille tels qu'ils devraient être. » Cela est éblouissant, mais cela est très-faux. César n'a jamais dû être assez fat pour dire à Cléopâtre qu'il n'a vaincu à Pharsale que pour lui plaire, lui qui n'avait point vu encore cet enfant de quinze ans ; l'autre Cléopâtre n'a point dû empoisonner l'un de ses enfants, et assassiner l'autre au bout d'une allée dans un jardin ; Théodore n'a point dû s'obstiner à se prostituer dans un mauvais lieu, au lieu d'accepter le secours d'un honnête homme ; Polyeucte n'a point dû briser tout dans un temple, et hasarder de casser toutes les têtes par dévotion ; Léontine n'a point dû se vanter de tout faire, pour ne rien faire du tout. Pompée devait-il répudier sa femme qu'il aimait, pour épouser la nièce d'un tyran? Pertharite devait-il céder la sienne? Thésée, dans Œdipe, devait-il parler d'amour au milieu de la peste, et dire :
Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amants est encor plus funeste.
(Acte I, scène i.)
Si le judicieux et énergique La Bruyère s'est si évidemment trompé, que feront donc nos petits écoliers qui tranchent avec tant de hardiesse, et qui, plus ignorants et plus impudents qu'un Fréron, osent décider au premier coup d'œil sur des choses qu'un Quintilien aurait longtemps examinées avant de donner son opinion avec modestie?
Vous me faites, monsieur, une question plus importante. Vous me demandez pourquoi Louis XIV ne fit pas tomber ses bienfaits sur La Fontaine, comme sur les autres gens de lettres qui firent honneur au grand siècle. Je vous répondrai d'abord qu'il ne goûtait pas assez le genre dans lequel ce conteur charmant excella. Il traitait les fables de La Fon-
taine comme les tableaux de Teniers, dont il ne voulait voir aucun dans ses appartements. 11 n'aimait le petit en aucun genre, quoiqu'il eût dans l'esprit autant de délicatesse que de grandeur. Il ne goûta les petits vers de Benserade que parce qu'ils avaient rapport aux fêtes magnifiques qu'il donnait.
De plus, La Fontaine était d'un caractère à ne se pas présenter à la cour de ce monarque. Ses distractions continuelles, son extrême simplicité, réjouissaient ses amis et n'auraient pu plaire à un homme tel que Louis XIV.
La Bruyère s'est servi de couleurs un peu fortes pour peindre notre fabuliste ; mais il y a du vrai dans ce portrait : « Un homme paraît grosce sier, lourd, stupide ; il ne sait parler ni raconter ce qu'il vient de voir : « s'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes, etc. » (G. xii. Des Jugements.)
La Bruyère, qui peignit tous ses contemporains, en dit autant de Corneille, non que Corneille fût un bon conteur. C'était autre chose; il était souvent très-sublime dans ses bonnes pièces. Boileau ne faisait peut-être pas assez de cas de La Fontaine et de Corneille ; il n'était sensible qu'à un style toujours pur, il ne pouvait aimer que la perfection.
Soyez sûr, monsieur, qu'il est très-faux que La Fontaine déplut au roi, comme on l'a dit, pour avoir fait des vers en faveur du surintendant Fouquet. Pellisson, défenseur très-hardi de ce ministre, et même ayant été sa victime, devint un des favoris de Louis XIV, et fit une grande fortune. Son éloquence touchante, son érudition utile, la connaissance des affaires et la souplesse de son esprit en firent un homme d'État. La Fontaine n'avait rien de tout cela. Uniquement borné à son talent, et incapable môme de le faire valoir, il n'est pas étonnant qu'il ne fût pas assez remarqué par Louis XIV.
Lulli lui nuisit beaucoup. Vous savez que tout est cabale parmi les gens de lettres, comme parmi les prêtres. La cabale contre Quînault, l'un des grands ornements de ce mémorable siècle, ayant forcé Lulli à recourir à d'autres pour ses opéras, il choisit La Fontaine. Avouons que le fabuliste, faisant parler ses héros du style de Janot Lapin et de dame Belette, ne pouvait réussir après Atys et Thésée, Lulli était plein d'esprit et de goût; plus il en avait, plus il lui était impossible de mettre en
musique de telles paroles. Il n'était pas de ces gens qui disent qu'il est égal de chanter la gazette ou Armide, et qu'il n'y a rien au monde de si nécessaire que des doubles croches*. Le pauvre La Fontaine, croyant sérieusement qu'on lui faisait une énorme injustice, fit la satire du Florentin contre LuUi. Elle n'est pas dans le goût de celles de Boileau ou d'Horace.
Le b avait juré de m'amuser six mois :
Il s'est trompé de deux. Mes amis, de leur grâce, Me les ont épargnés, l'envoyant où je croi
Qu'il va bien sans eux et sans moi.
Voilà l'histoire en gros : le détail a des suites
Qui valent bien d'être déduites,
Mais j'en aurais pour tout un an.
Non, sans doute, ce sot détail et ses suites ne valaient pas d'être déduites, et surtout en si mauvais vers. Le pis est qu'il s'excuse sur cette ridicule satire à madame de Thiange, sœur de madame de Montespan, en vers non moins ridicules. 11 croit que LuUi lui a ôté sa fortune et sa gloire, en ne faisant point de musique pour ses paroles. Voici comme il s'explique :
Mais il (le ciel) m'a fait auteur, je m'excuse par là;
Auteur qui, pour tout fruit, moissonne
Un peu de gloire; on le lui ravira;
Et vous croyez qu'il s'en taira !
Il n'est donc plus autour? la conséquence est bonne«
Je sais bien que le cocher de Vertamont aurait fait de tels vers tout aussi bien que La Fontaine. Je sais que ces misères prosaïques en rimes ne sont que des sottises aisées ; mais enfin le même homme est le meilleur metteur en œuvre des anciennes fables d'Ésope et de Pilpay, et celui qui, dans ce genre, a le mieux enchâssé l'esprit des autres. Encore une fois, ce talent unique fait tout pardonner. Lulli même lui pardonna, et très-plaisamment, en disant qu'il aimerait mieux mettre en musique la satire de La Fontaine que ses opéras.
1. Allusion à Rameau, qui méprisait la poésie au point de dire : « Donnez-moi la Gazette de Hollande, et je la mettrai en musique. » (G. Â.)
II ne faut pas croire que toutes les fables de La Fontaine soient égales * . Les personnes de bon goût ne confondront point la fable des deui Pigeons , Deux pigeons saunaient d'amour tendre y avec celle qui est si connue, La cigale ayant citante tout lété; ou avec celle qui commence ainsi , Maître corbeau sur un arbre perché. Ce qu'on fait apprendre par cœur aux enfants est ce qu'il y a de plus simple et non pas de meilleur; les vers mêmes qui ont le plus passé en proverbe ne sont pas toujours les plus dignes d*ètre retenus. Il y a incomparablement plus de personnes dans l'Europe qui savent par cœur T appelle un chat un chat, et Bolet un fripon^ et beaucoup de pareils vers , qu'il n'y en a qui aient retenu ceux-ci :
Pour paraître honnête homme en un mot, il faut Tètre. 11 n'est point ici-bas de moisson sans culture. Celui-là fait le crime à qui le crime sert. Tout empire est tombé, tout peuple eut ses tj'rans. Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier. C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tôt fameux. Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie. Le crime a ses héros, l'erreur a ses martyrs. La douleur est un siècle et la mort un moment '.
Tous ces vers sont d'un genre très-supérieur à J'appelle un chat un chat y mais un proverbe bas est retenu par le commun des hommes plus aisément qu'une maxime noble : c'est pourquoi il faut bien prendre garde qu'il y a des choses qui sont dans la bouche de tout le monde sans avoir aucun mérite; comme ces chansons triviales qu'on chante sans les estimer, et ces vers naïfs et ridicules de comédie qu'on cite sans les approuver :
Entendez-vous, bailli, ce sublime langage?
Si vous ne m'entendez, je vous aime autant sourd '.
Et cent autres de cette espèce.
C'est particulièrement dans les fables de La Fontaine qu'il faut dis-
1. Ce qui suit est extrait d*un autre opuscule intitulé : Connaissance de la poésie et de l'éloquence. Nous l'ajoutons à la lettre écrite sous le nom de M. de la Visclède pour qu*ou ait le jugement complet de Voltaire sur le fabuliste.