INTRODUCTION
On ne s'étonnera pas que nous ayons voulu placer un volume de Lettres choisies de Voltaire à côté du volume des Lettres choisies de Jf""* de Sévigné. Voltaire .est, comme modèle du style épistolaire, supérieur peut-être à M"« de Sévigné. La spirituelle marquise ne manque pas de coquetterie et de recherche dans ses lettres ; on s'exposerait, en prétendant suivre ses traces, au danger de tomber dans le maniéré et dans le précieux. Voltaire, lui, c'est le naturel le plus parfait, la vivacité et la correction, la clarté et la justesse. C'est le maître par excellence. Voici comment M. D. Nisard, dans le tome IV de son Histoire de la littèratwe française, parle de la correspondance de Voltaire :
(( Voltaire, épistolier, remplit toute Pidée que nous nous faisons de Te^^rit. Il a d'abord Tesprit de bon sens,
Esprit , raison qui finement s'exprime ,
a dit Chénier, qui l'avait vu sur les lèvres de Voltaire. Cest cet esprit qui, dans nos premiers conteurs, naît tout formé et, parmi tant de mots et de tours destinés à la refonte, crée un français qui ne changera pas. Cest celui qui, dans Villon et Marot, se dégage des froides allégories de la poésie du moyen âge et résiste aux premières superstitions pour l'antiquité classique. Dans Molière, dans La Fontaine, dans Lesage, c'est une moitié charmante et immortelle de la littérature. Nous avons beaucoup de cet esprit-là dans nos jugements sur les autres, fort peu dans nos jugements sur nous-mêmes. Personne n'en a eu plus que Voltaire. On a dit de lui : « 11 y a quelqu'un qui N. G. a
11 IlNTRODUCTION.
« a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde. » Oui, mais cet esprit de tout le monde, c'est encore le sien.
« 11 a de Gll Blas la raillerie souriante qui effleure le travers de chacun et dont récrivain ne s'exempte pas lui-même. Seulement, dans Gil Blas, elle est si discrète qu'elle semble comme involontaire et que l'auteur en paraît à peine averti. Dans Voltaire, elle est plus près du trait, et le premier qui s'en doute, c'est Voltaire lui-même. Celui-là peut rire d'avance de ses saillies ; il est sûr de n'en pas rire tout seul. Pour goûter la raillerie dans Gil Blas, peutêtre faut-il à la fois plus de finesse et de candeur que n'en a le commun môme des gens d'esprit; pour n'en rien perdre dans Voltaire, à peine est-il besoin d'être de ces gens-là.
« 11 y a une autre sorte d'esprit qui fait presque toujours compagnie à la raillerie enjouée, c'est l'art de louer, aussi en perfection dans notre pays que l'art de railler. Dans l'opinion des étrangers, c'est notre travers. En tout cas, ne l'a pas qui veut, et peut-être ne nous le reprochent-ils que parce qu'ils nous l'envient. A les entendre, c'est pur badinage de civilité où la sincérité manque. 11 est très-vrai que l'art de louer n'est pas une vertu héroïque, mais encore moins un vice. Le fond est cette bienveillance sincère, quoique un peu à 1 1 surface, qui nous porte à louer ceux qui nous plaisent ou nous font du bien. Si les causes qui brouillent les hommes, plus nombreuses que celles qui le=i rapprochent, viennent à changer nos sentiments, est-ce à dire qu'au moment où nous les exprimions, nous n'étions pas sincères ? Cette sincérité, ne fût-elle que provisoire, donne à la louange, sous une plume française, ce naturel, cet air d'abandon, dont elle tire tant de prix. Elle est d'ailleurs reçue comme elle est donnée, et cet échange est un des agréments de la société française ; pourquoi ne dirais-je pas un de ses bonheurs ? Le nombre en est-il si grand qu'il faille faire fi de celui-là ?
« Voltaire y est exquis. Nul n'a éprouvé plus souvent ni plus sincèrement ces amitiés qui naissent d'une convenance passagère. Railler ne lui est pas plus naturel que louer. Voltaire a un grand art: il nous fait goûter des louanges qui ne sont pas pour nous. Je me suis demandé pourquoi nous aimons tant ces friandises que d'autres ont mangées; le motif nous fait honneur: c'est notre tendresse à la louange et notre désir de la mériter.
u Outre l'art de louer les autres, il y a, dans la Correspondance, l'art de recevoir leurs louanges. Je ne sais si celui-là n'est pas plus difficile. L'homme qui reçoit une louange est si disposé à s'en faire l'écho, et encore cette sorte d'écho qui renvoie plusieurs fois le son! Il est poussé sur une pente où déjà il glisse, et s'y retenir demande tant de vertu I Voltaire y réussit, et sa vertu
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ne sent pas la peine. 11 ne paraît s'estimer que par égard pour l'estime qu'on lui témoigne. 11 ne prend pas tout ce qu'on lui donne, bon moyen de s'assurer ce qu'il garde. Une louange prise au pied de la lettre et, si j'osais dire, avalée gloutonnement, est à demi regrettée de celui qui la donne. Quand nous louons les gens, nous aimons qu'ils nous fassent résistance; cela nous y entête, et nous redoublons, plus jaloux de les convaincre de notre bon goût que de les persuader de leur mérite. Que de louanges ainsi renchéries Voltaire ne s'est-il pas attirées en se dérobant à des louanges ordinaires !
(( Otez du discours d'un homme d'esprit ce qui est pensée ou sentiment juste, raillerie fine, louange délicate, il reste encore quelque chose qui ne nous apprend rien et pourtant qui n'est pas de trop. Voltaire est plein de ce superflu si nécessaire. Maïs à quoi bon énumérer lourdement des choses si légères? En fait de genres d'esprit, il n'est guère plus aisé de trouver celui qui manque à Voltaire, que de définir tous ceux qu'il a. Il lui manque l'esprit précieux; je dis l'esprit, parce qu'on n'est pas précieux, sans beaucoup d'esprit: témoins les héros du genre au temps de Voltaire, Fontenelle, Marivaux, qui, en y mettant ou plutôt en y gâtant beaucoup de très-bon esprit, rendaient le défaut si tentant. 11 n'y a pas une phrase de style précieux dans la Correspondance, pas même dans les louanges, où l'on est enclin à rafliner et où l'on ne craint pas les scrupules du goût dans les gens qu'on loue.
« S'il y avait à préférer dans l'excellent, je préférerais, parmi ces lettres, celles dont le sujet est littéraire. Je voudrais qu'on en fît un recueil. Ce cours de littérature sans plan et sans dessein, cette poétique sans dissertation, cette rhétorique sans règles d'école, seraient un livre unique. Voltaire parle des choses de l'esprit comme on en parle entre honnêtes gens qui songent plus à échanger des idées agréables qu'à se faire la leçon. Les genres sont sentis plutôt que définis, et leurs limites plutôt indiquées comme des convenances de l'esprit humain, que jetées en travers des auteurs comme des J^arrières. Le goût n'est pas une doctrine, encore moins une science : c'est le bon sens dans le jugement des livres et des écrivains. La vérité, eu lieu de s'imposer, se donne comme un plaisir d'esprit dont Voltaire nous invite à essayer. Il y a des prescriptions, des conseils, car il faut bien que le temple du goût ait une enceinte sacrée ; mais quiconque sait n'être pas ennuyeux a le droit d'y entrer, fut-ce par la brèche.
« Je ne sache pas de meilleur guide que sa Correspondance pour apprendre à lire et à juger les écrivains des deux derniers siècles, et Voltaire lui-même. Il a vu tous ses côtés faibles, et, comme s'il eût trouvé moins dur d'aller au-devant de la critique que de l'attendre, il a fait sa confession lui-môme. 11