‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 211 sur 246 · Les A'propos de société, ou Chansons de M. L**\ (G. A · texte numérisé non relu

Les A'propos de société, ou Chansons de M. L**\ (G. A

fort indigne » et des reproches de M, le comte de La Touraille , d'avoir tardé trop longtemps à vous remercier. Je suis obligé de vous dire que le ballot dans lequel ce joli présent était enfermé n'arriva dans ma retraite qu avant-hier. C'est un malheur qui arrive souvent aux pauvres gens qui vivent loin de la capitale. Mon malheur est d'autant plus grand, que je suis éloigné de vous pour jamais; et c'est ce qui redouble les obligations que je vous ai d'avoir bien voulu songer à moi au milieu des plaisirs et de tous les agréments dont vous jouissez. Quoique je sois plus près des De profxmdis que de ïallegrOy je sens cependant tout le prix de la grâce que vous me faites. Je suis aussi sensible à de jolies chansons que si je pouvais les chanter. Dans quelque genre que vous exerciez, monsieur, vos talents aimables, vous êtes toujours sûr de plaire. Je suis très-fâché du retardement qui m'a privé si longtemps de vos bontés, et qui m'a empêché de vous en remercier.

J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments, toute l'estime et la reconnaissance que je vous dois, monsieur, votre, etc.

Le vieux malade de Ferney.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

12 juin 1776.

Mon cher ange , vous avez en moi un correspondant bien peu digne de vous. Vous êtes sage et tranquille, et je ne puis parvenir à l'être. J'ai eu beau chercher la retraite, je me trouve, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, secoué par des dissipations qui sont de véritables fatigues, et qui me forcent à vous importuner vous-même. Il n'est pas juste que vous pâtissiez des frivolités de ma jeunesse, cependant il faut que je vous propose de daigner partager un peu mes faiblesses.

Un directeur de troupe, nommé Saint-Géran, fort protégé par H""^ de Saint-Julien et par M. le marquis de Gouvemet son frère, achève actuellement, dans ma colonie, le plus joli théâtre de province. Il se flatte que Le Kain viendra passer chez nous tout le mois de juillet, si M. le maréchal de Duras lui en donne la permission. C'est une grâce, mon cher

ange, qui ne peut être obtenue que par vous. Voyez si vous pouvez vous en charger.

On m'assure que le plaisir d'entendre Le Kain pourra diminuer les souffrances dont mes maladies continuelles m'accablent. Je vous de\Tai, non pas ma santé, car je ne puis espérer à mon âge ce que je n'ai jamais eu de ma vie, mais du moins quelques heures plus tolérables; et il me sera bien doux de vous en avoir l'obligation. Mes colons disent qu'il suffit d'eux pour remplir le spectacle ; mais ils se trompent : il me faut Genève, et il n'y a que Le kain qui puisse l'attirer. Il gagnera plus auprès d'une république qu'auprès du roi de Prusse. J'arrangerai volontiers avec Le Kain ce que vous m'avez proposé pour Sêmiramis et pour Tancrède,

Ce que je vous ai mandé des Lettres chinoises est très-vrai. On ne sait, au bout de quinze jours, ce que deviennent toutes ces petites brochures; cela s'en va dans les provinces et en Allemagne, et on n'en entend plus parler. Je vous avoue que je voudrais souvent qu'on n'eût jamais parlé de moi, et que j'eusse pu prendre pour ma devise : qui benè latuity benè rixit; mais on ne peut se soustraire à sa destinée.

Je suis toujours inquiet de cette énorme collection dont Panckoucke a eu l'imprudence de se charger. Toute ma ressource est dans l'espérance qu'il n'en vendra pas un seul exemplaire. S'il arrivait un malheur, je sentirais bien vivement la perte de deux ministres qui pensaient comme vous , et qui ont quitté leur place bien mal à propos pour les pauvres philosophes. Mon âme n'est point en paix. Je voudrais bien savoir dans quel état est celle de M. le maréchal de Richelieu : elle doit être ulcérée et bouleversée. 11 m'avait mandé qu'il comptait publier un résumé de toute son affaire ; mais si ce résumé est fait par le même avocat^ qu'il avait choisi, il vaudrait mieux, à mon avis, ne rien écrire. Le public ne pardonne l'ennui en aucun genre.

Je ne puis finir ma lettre sans vous dire un mot de Tidée qui était venue à M. de Thibouville , de faire jouer Olympie. Peut-être que les deux demoiselles Sainval pourraient représenter la mère et la fille ; et je fais réflexion qu'en ce cas je devrais demander que cette pièce ne fût reprise qu'au temps de Fontainebleau , supposé qu'il y ait un Fontainebleau, car je ne voudrais pas perdre mon Le Kain pour le mois de juillet.

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