La retraite de M. Turgot du ministère, le 11 mai
A M. DE LA HARPE
iO juin 1776.
Mon très-cher confrère , quand les préparatifs de votre réception pourront vous donner un peu plus de loisir, je vous prierai de m'apprendre si, dans la victoire que vous avez remportée, M. Gaillard a été pour vous. Je vous prierai surtout de me dire où est Tintrépide philosophe M. de Condorcet. Est-il à Paris? n'est-il pas occupé à consoler M. d'AIembert? Mi eux ni moi ne nous consolerons jamais d'avoir vu naître et périr rage d'or que M. Turgot nous préparait.
J'ignore encore ce que va devenir mon pauvre petit pays de Gex, et ce Ferney dont j'avais fait un séjour charmant. Je ne vois plus que la mort devant moi , depuis que M. Turgot est hors de place. Je ne conçois pas comment on a pu le renvoyer. Ce coup de foudre m'est tombé sur la cervelle et sur le cœur.
Oui vraiment, M. de Trudaine nous faisait l'honneur d'être à Femey, et daignait se proposer de l'embellir , lorsqu'un courrier lui apporta la fatale nouvelle. H""*^ de Trudaine et M""" d'Invau avaient amené notre Virgile ; et je ne dirai pas Virgilium vidi tantum^ car je l'ai entendu, et avec très-grand plaisir. Ses vers ressemblent aux vôtres. Voilà l'Académie qui se fortifie. Il faut que M. de Condorcet y entre , et vous serez bien plus forts. U faudra que les Clément aillent se cacher.
Je vous serre entre mes deux faibles bras.