A MADAME LA PRINCESSE D'HÉNIN
Madame, M'""' de Saint-Julien m'a fait Thonneur de me mander que si je disputais Le Kain à la reine, je devais demander votre protection. J*ai couru sur-le-champ au temple des Grâces pour me jeter à vos pieds. Dne de vos compagnes m'a dit :
Imite-nous, tu feras bien.
A cette reine si chérie Nous ne disputons jamais rien , Et nous l'avons toujours servie.
Madame, me voilà justement comme les Grâces, je ne dispute rien à Sa Majesté , mais malheureusement je ne puis rien faire dans mon métier qui soit digne de ses regards ni des vôtres. Je vous prie seulement de pardonner à un vieillard de quatre-vingt-trois ans, qui vous importune, pour vous dire que, s'il avait la force de venir crier : Vive la reine! de vous faire sa cour, de vous voir, et de vous entendre avant de mourir, il mouiTait heureux.
Je suis en attendant, avec un profond respect, madame, votre , etc.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
A Ferney, 5 auguste 1776.
Mon cher ange, vous avez veillé sur le printemps de ma vie, et vous veillez sur la fin. Il faut que je vous découvre toute ma misère : on ne doit rien cacher à son ange gardien. Vous aurez cru, en jetant les yeux sur ma lettre à M"* la princesse d'Hénin, et sur mes petits versiculets à la reine, que j'étais un vieux fou qui ne respirait que le plaisir. Le fait est qu'au fond, si j'étais gai, j'étais encore plus triste ; car je volais un moment à mes douleurs pour tâcher d'être plaisant dans ce moment-là.
Vous savez peut-être qu'un troubadour ambulant, nommé Salnt- Géran, protégé par M'"* de Saint-Julien, s'étant aperçu que, dans ma drôle de ville à peine bâtie, il y avait un grand magasin dont on pouvait faire une salle de comédie à laquelle il ferait venir tout Genève et toute la Suisse, a vite établi son théâtre (à mes dépens) et a fait son marché avec Le Kain pour venir enchanter les Treize-Cantons. Pendant qu'il négociait avec Le Kain, et que M'"* Denis regardait cette opération comme la plus belle du royaume, je vous demandai si vous pouviez obtenir un congé pour Le Kain ; mais je me gardai bien de le demander en mon nom : cette témérité m'aurait paru trop forte. Tout a réussi beaucoup plus que je n'aurais osé l'espérer. Le Kain est venu et a rendu Ferney célèbre. Il a joué supérieurement, tantôt à Ferney, tantôt à deux lieues de là, sur un autre théâtre appartenant encore au troubadour Saint- Géran. Les Treize-Cantons ont accouru et ont été ravis. Pour moi, misérable, à peine ai-je été témoin une fois de ces fêtes. J'étais et je suis non-seulement dans une crise d'affaires et de chagrins, mais dans l'accablement des maladies qui assiègent ma fin. J'ai manqué Le Kain deux fois, par conséquent je suis mort, pendant qu'on me croit un folâtre qui a disputé Le Kain à la reine. Vous vous imaginerez peut-être que je ne suis pas mort, parce que je vous écris de ma faible main ; mais je suis réellement mort depuis qu'on m'a enlevé M. Turgot. Je vois mon pauvre pays désolé, mes Te Deum tournés en De profundis^ mes nouveaux
habitants dispersés, cent maisons que j'ai bâties et qui vont être désertes; tout cela tourne la cenelle et tue son homme, surtout quand l'homme a quatre-vingt-deux ans. Ce n'est pourtant pas d'être mort que je me plains, c'est de ce q\i*Olympie ne ressuscite pas. J'aimais cette Olympie; mais à présent qui puis-je aimer? aucune de ces guenons-Ià.
Je vous lègue Olympiey mon cher ange, et à M. de Thibouville. Je me mets sub timbra alarum tuarum.
Le vieux malade.
A M. D'ALEHBERT.
13 d*aQgaste 1776.
Je sens bien, mon cher ami, que je n'ai pas assez travaillé ma déclaration de guerre à l'AngleteiTe; elle ne peut réussir que par votre art, très-peu connu, de faire valoir le médiocre, et d'escamoter le mauvais par un mot heureusement substitué à un autre, par une phrase heureusement accourcie, par une expression sous-entendue, enfin par tous les secrets que vous avez.
Le grand point, mon cher philosophe, est d'inspirer à la nation le dégoût et rhorreur qu'elle doit avoir pour Gilles Letourneur, préconiseur de Gilles Shakespeare, de retirer nos jeunes gens de l'abominable bourbier où ils se précipitent, de conserver un peu notre honneur, s'il nous en reste. Je remets tout entre vos mains. Soyez aujourd'hui mon Raton; coupez, taillez, rognez, surtout effacez. Mais je vous conjure de laisser subsister mon invocation à la reine et à nos princesses. Il faut les engager à prendre notre parti. Je dois surtout prendre la reine pour ma protectrice, puisqu'elle a daigné renoncer à Le Kain pendant un mois en ma faveur. Elle aime le théâtre tragique ; elle distingue le bon du mauvais, comme si elle mangeait du beurre et du miel; elle sera le soutien du bon goût.
Je vous prierai de me renvoyer la diatribe, quand vous aurez daigné la lire et l'embellir. J'y retravaillerai encore; j'ai des matériaux, et je vous la renverrai par M. de Vaines. Je crois que c'est au libraire de
rAcadémie d'imprimer ce petit morceau. Il augmentera le nombre de mes ennemis ; mais je dois mourir en combattant, quand vous êtes mon général.
A M. LE COMTE D'ARGENTAL
A rerncy, 27 auguste 1776.
Que vous dirai-je, mon cher ange, sur votre lettre indulgente et aimable du 19 d'auguste? je vous dirai que, si j'étais un peu ingambe, si je n'avais pas tout à fait quatre-vingt-deux ans, je ferais le voyage de Paris pour la reine et pour vous. Je vous avoue que j'ai une furieuse passion de l'avoir pour ma protectrice. J'avais presque espéré qu'O/ywpie paraîtrait devant elle. Je regardais cette protection déclarée, dont je me flattais, comme une égide nécessaire qui me défendrait contre des ennemis acharnés, et à l'ombre de laquelle j'achèverais paisiblement ma carrière. Ce petit agrément de faire reparaître Olympie m'a été refusé. Il faut avouer que Le Kain n'aime pas les rôles dans lesquels il n'écrase pas tous les autres. Il nous a donné d'un chevalier Bayard ^ à Ferney, dans lequel il n'a eu d'autre succès que celui de paraître sur son lit un demiquart d'heure. Je ne lui ai point vu jouer ce détestable ouvrage. Je ne puis supporter les mauvais vers et les tragédies de collège, qui n'ont que la rareté, la curiosité pour tout mérite. Le Kain, pour m'achever, jouera Scivole^ à Fontainebleau. Je suis persuadé qu'une jeune reine qui a du goût ne sera pas trop contente de ce Scévole^ qui n'est qu'une vieille déclamation digne du temps de Hardy.
Le Kain ne m'a point rendu compte, comme vous croyez, des raisons qui font donner la préférence à cette antiquaille; il ne m'a rendu compte de rien : aussi ne lui ai-je demandé aucun compte. Il avait fait son marché avec deux entrepreneurs, pour venir gagner de l'argent auprès de Genève et à Besançon. Il joue actuellement à Besançon ; je