A M. HUME
Ferney, 24 octobre i.
J'ai lu, monsieur, les pièces' du procès que vous avez eu à soutenir par devant le public contre votre ancien protégé. J'avoue que la grande âme de Jean-Jacques a mis au jour la noirceur avec laquelle vous l'avez comblé de bienfaits; et c'est en vain qu'on a dit que c'est le procès de l'ingratitude contre la bienfaisance.
Je me trouve impliqué dans cette affaire. Le sieur Rousseau m'accuse de lui avoir écrit en Angleterre une lettre dans laquelle je me moque de lui. Il a accusé M. d'Alembert du même crime.
Quand nous serions coupables au fond de notre cœur, M. d'Alem-
i. D'abord imprimée séparément, cette lettre fut réunie à la Lettre au docteur Paneophe de Bordes, et la brochure eut pour titre : le Docteur Pantophe (G. Â.) 2. VExpoté succinct de Hume.
bert et moi, de cette énormité, je vous jure que je ne le suis point de lui avoir écrit. Il y a sept ans que je n'ai eu cet honneur. Je ne connais point la lettre dont il parle ; et je vous jure que si j'avais fait quelque mauvaise plaisanterie sur M. Jean-Jacques Rousseau, je ne la désavouerais pas.
Il m'a fait l'honneur de me mettre au nombre de ses ennemis et de ses persécuteurs. Intimement persuadé qu'on doit lui élever une statue , comme il le dit dans la lettre polie et décente de Jean-Jacques Rousseaiiy citoyen de Genève y à Christophe de Beaumonty archevêque de Paris y il pense que la moitié de l'univers est occupée à dresser cette statue sur son piédestal, et l'autre moitié à la renverser.
Non-seulement il m'a cru iconoclaste, mais il s'est imaginé que j'avais conspiré contre lui avec le conseil de Genève pour faire décréter sa propre personne de prise de corps, et ensuite avec le coqseil de Berne pour le faire chasser de la Suisse.
Il a persuadé ces belles choses aux protecteurs qu'il avait alors à Paris, et il m'a fait passer dans leur esprit pour un homme qui persécutait en lui la sagesse et la modestie. Voici, monsieur, comment je l'aï persécuté :
Quand je sus qu'il avait beaucoup d'ennemis à Paris, qu'il aimait comme moi la retraite, et que je présumai qu'il pouvait rendre quelques services à la philosophie, je lui fis proposer par M. -Marc Chapuis, citoyen de Genève, dès l'an 1759, une maison de campagne appelée tErmitage, que je venais d'acheter.
Il fut si touché de mes offres, qu'il m'écrivit ces propres mots :
« Monsieur, je ne vous aime point; vous corrompez ma république « en donnant des spectacles dans votre château de Toumay, etc. »
Cette lettre, de la part d'un homme qui venait de donner à Paris un grave opéra* et une comédie*, n'était cependant pas datée des Petites-Maisons. Je n'y fis point de réponse , comme vous le croyez bien, et je priai M. Tronchin, le médecin, de vouloir bien lui envoyer une ordonnance pour cette maladie. M. Tronchin me répondit que, puisqu'il ne pouvait pas me guérir de la manie de faire encore des