A M. LE MARQUIS DE VILLEVIEILLE
iO novembre 1776.
11 ne faut pas s'étonner, monsieur, qu*uû pauvre homme, houspillé par quatre-vingt-deux ans, par quatre-vingt-deux maladies et par autant
d'affaires désagréables, ait tant tardé à vous répondre. Ma plume n'a pu suivre mon cœur. Je ne sais à'présent où vous prendre; mais je présume que vous pouvez être encore chez vous, puisque vous n'avez point passé par votre hôtellerie de Femey, qui est sur le chemin de Paris. Vous n'auriez pas trouvé la ville de Ferney absolument bâtie et pavée. Elle ne fait que décroître depuis l'aventure de M. Turgot. Les orages de la cour sont un peu retombés sur nous; il a un peu grêlé sur notre persil. Nous aurions été trop heureux si nous avions été toujours ignorés. Notre désastre ne m'a pas empêché de m' intéresser à la fête que Monsieur a donnée à M. son frère et à sa belle-sœur, et même d'y avoir un peu de part.
On dit que toutes les pièces nouvelles à Fontainebleau ont fait la culbute, excepté celle du jeune Chamfort*. Cela ne m'étonne point; ce jeune homme a du talent^ de la sensibilité, de la grâce, et fait des vers très-heureux. Il mérite de l'être, et on dit qu'il ne l'est pas; mais qui Test, au bout du compte? On dit que c'est M. Necker : il a l'air en effet d'avoir attrapé le gros lot à la loterie de ce monde.
Je vous souhaite bien sincèrement quelqu'un des lots qui viennent immédiatement après. Votre dignité suisse ne me paraît pas suffisante poXir vous. Voilà encore un gros lot pour M. de Montbarey; il est, dit-on, secrétaire d'État de la guerre; je ne l'assure pas, car on me l'a dit. Si ceia est, tout est double à Versailles, et il y a même bien des cœurs qui le sont. Le vôtre n'est pas de cette espèce ; le mien est à vous pour ma vie, et ce n'est pas pour longtemps. M'"* Denis est bien sensible aux marques d'amitié que vous lui donnez.