‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 227 sur 246 · A S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

A S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONDÉ

A Ferney, 17 Janvier 1777.

Monseigneur, que votre altesse sérénissime daigne agréer mes remerclments, comme elle a bien voulu favoriser mes prières. Quelque petit que soit le pays de Gex, il devient considérable, puisqu'il est dans votre province et sous votre protection. Il n'attend que de vos bontés, monseigneur, la continuation de son existence. Je n'ai d'autre intérêt, dans cette affaire, que celui d'avoir dépensé six cent mille francs à fournir au roi de nouveaux sujets et des colons industrieux. C'est auprès de M. l'intendant de Bourgogne que j'ose demander principalement la faveur de votre altesse sérénissime. S'il ne considère que les droits du fisc et les usages établis dans le royaume, la colonie est perdue, parce qu'elle e^t composée d'étrangers en faveur de qui on a dérogé, depuis 1770, aux droits du fisc et aux règlements ordinaires. On leur faisait la grâce de ne les point inquiéter; ils étaient oubliés, et ils demandent uniquement à l'être encore, jusqu'à ce que le gouvernement ait pris un parti sur cet établissement.

Il serait dur de voir, dans un désert, un chétif hameau, changé en une ville florissante, détruit tout à coup par des commis du marc d'or, de la marque des fers et de la marque des cuirs. La plupart de nos ouvriers étant des Allemands, qui n'entendaient point le français, sont partis dans la seule crainte d'être rançonnés; les autres nous abandonnent tous les jours; et, de douze cents pères de famille utiles que j'avais rassemblés, il ne m'en reste pas à présent la moitié.

La seule grâce que je demande aujourd'hui à M. TintendaDt de votre province est qu'il veuille bien empêcher, jusqu'à nouvel ordre, que les commis ne viennent, par des saisies, dissiper ce qui reste d'artistes rassemblés de si loin et à si grands frais. Je prendrais ensuite toutes les

mesures que M. l'intendant me prescrirait, pour conserver ce qui reste

de cette malheureuse colonie. Si votre altesse sérénissime daignait lu^ envoyer la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire, votre recommandation servirait du moins à retarder quelque temps notre ruine entière; et à l'âge de quatre-vingt-trois ans, je mourrais avec moins de douleur, étant consolé par vos bontés. Je suis avec un profond respect et une reconnaissance infinie, monseigneur, de votre altesse sérénissime, etc.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

7 avril 1777.

Mon cher ange, il n'y a que vous à qui j'ose écrire, dans l'état assez désagréable où je suis. J'ai reçu , comme vous savez , un petit avertissement de la nature , qui m'a fait souvenir que j'avais quatre-vingt-trois ans, et que ce n'était pas le temps de faire Tamour à Melpomène. Vous vous souvenez peut-être du petit souper à trois services' que je préparais pour elle, pour vous et pour M. de Thibouvîlle. La nouvelle de cette petite fête que je vous préparais avait transpiré chez quelques cuisiniers qui préparaient de pareils repas de plus haut goût que le mien. Cette concurrence m'avait intimidé, et je vous destinais un autre souper à cinq services". Peut-être les fourneaux ont trop échauffé ma tête, et je serai obligé de renoncer à mon métier de Martialo *.

Si vous étiez voisin des eaux de Bourbonne , au lieu d'être près des Tuileries, je vous demanderais la permission de porter mon souper chez vous, ou plutôt mes deux soupers : celui qui est à cinq services me parait assez honnête, si j'ose le dire. C'est un repas de santé ; mais cela ne suffit

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