A LA RIVIERE-BOURDET
Paris, juin 1723.
Si VOUS avez soin de mes affaires à la campagne, je ne néglige point les vôtres à Paris. J'ai eu avec M. Paris l'aîné une longue conversation à votre sujet. Je l'ai extrêmement pressé de faire quelque chose pour vous. J'ai tiré de lui des paroles positives, et je dois retourner incessamment chez lui pour avoir une dernière réponse.
Je viens de lire les nouveaux ouvrages de Rousseau. Gela est audessous de Gacon. Vous seriez stupéfait si vous les lisiez. Je n'irai point voyager en Allemagne, on y devient trop mauvais poète.
Ma santé et mes affaires sont délabrées à un point qui n'est pas croyable; mais j'oublierai tout cela à La Riviëre-Bourdet ' ; j'étais né pour être faune ou Sylvain. Je ne suis point fait pour habiter une ville.
Les nouvelles sont dans la lettre que j'écris à madame de Bemiëres; ainsi je n'ai rien d'autre à vous mander, sinon que je vous aime de tout mon cœur. Quand je vous écrirais quatre pages, toute ma lettre ne voudrait dire autre chose. Adieu, monsieur l'éditeur; ayez bien soin de mon enfant * que je vous ai remis entre les mains, et prenez garde qu'il soit proprement habillé. Je n'aspire qu'à venir vous retrouver; ce sera bientôt assurément.
i. La Rivière-Bourdet, ch&teau qu'on voit encore dans la commune de Quevillon, à environ trois lieues de Rouen, au-dessous de cette ville, sur la rive droite de la Seine, n appartenait à M™* de Dernières (Marguerite-Madeleine du Mouticr, mariée à Gilles-Henri Maignard, marquis de Bernières , et président à mortier au parlement de Rouen).
2. La Ligue (la Henriade)^ imprimée à Rouen, sous le titre d'Amsterdam, par Viret, en
A MADAME LA PRÉSIDENTE DE DERNIÈRES
Juillet 1723.
Je pars dans l'instant pour Villars , où je vais me reposer quelques jours de toutes les fatigues inutiles que je me suis données dans ce pays- ci.
Heureusement la seule négociation où j'aie réussi est une affaire dont vous m'aviez chargé. Vous pourrez avoir, pour iOO francs tout au plus, et probablement pour cent écus, la petite loge que vous demandez pendant l'hiver. J'ai promis de faire un opéra pour pot-de-vin. Si je suis sifflé, il ne faudra s'en prendre qu'à vous. Je crois que M. de Bernières sera mardi auprès de vous ; je voudrais fort être à sa place ; mais je n'aurai la satisfaction de vous faire ma cour à La Rivière que dans quinze jours.
Je ne sais autre nouvelle, sinon qu'on à décerné un ajournement personnel contre les frères Belle -Isle^ On en voulait faire autant au sieur Leblanc; mais les voix ont été partagées.
Les Fêtes grecques et romaines de Fuzelier et de Colin Tampon * sont jouées à l'Opéra, et sifflées par les honnêtes gens. M. le duc d* Orléans a chanté : Ah! Colin ^ tais-toi. Colin aurait dû répondre : /V/i connais bien d^ autres qui sont comme moi^. Adieu; je vous assure que Villars ne m'empêchera pas de regretter La Rivière.
A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES
Ce samedi.
Vous croyez bien que' ce n'est pas mon plaisir qui me retient à Paris; mes malheureuses affaires sont cause que je ne pourrai retourner
1. Le comte, depuis maréchal de Belle-Isle, et le chevalier de Helle-Isle, son frère. S. GoUn de Blamont, surintendant de la musique du roi et maître de celle de sa chambre. Mort en 1760.
3. Ce sont là probablement des refrains de quelques vaudevilles du temps.
chez vous de plus de quinze jours. Je vous assure que ce retardement est le plus grand de mes chagrins. Je n'irai point à Forges, et probablement M. de Richelieu ne pourra pas passer chez vous. Pour moi, dès que je serai une fois à La Rivière, je réponds que je n'en sortirai plus. Vous devez savoir les nouvelles. Je ne crois pas que vous vous attendissiez à voir M. Leblanc rem.nlacé par M. de Breteuil '. Tout Paris trouve ce choix assez ridicule, et on nomme déjà milord Colifichet* pour premier ministre. Cependant les gens qui connaissent M. de Breteuil disent qu'il est trèscapable d'affaires, et qu'il a beaucoup d'esprit. Il est vrai qu'il a plus la figure d'un petit-maître que d'un secrétaire d'État. Vous devez savoir que jeudi dernier M. de La Vrillière vint demander M. Leblanc chez M. l'archevêque de Vienne, où il dînait; M. Leblanc quitta le dîner, et dit à M. de La Vrillière : « Monsieur, venez-vous m' arrêter? » M. de La Vrillière lui dit que non, mais qu'il venait lui signifier un ordre de lui remettre tous les papiers qui concernent la guerre, et d'aller se retirer à Doux, terre de M. de Trenel, à quatorze lieues de Paris. M. Leblanc ne partit pour son exil qu'à deux heures après minuit. Paris est toujours inondé des chansons dont je vous ai parlé, et que je n'ai pu vous envoyer; je vous les apporterai à mon retour. Présentez mes respects, je vous prie, à M'"* de Lézeau; je me flatte de la retrouver à votre campagne, quand je serai assez heureux pour y venir chercher la tranquillité, qu'assurément je n'ai pas dans ce pays-ci. La plume me tombe des mains; je suis si malade que je ne peux pas écrire davantage.
A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES
JuiHet 1723.
Votre gazette ne sera pas longue cette fois-ci, car le gazetier est très-malade et a la fièvre actuellement. Il n'y a de santé pour moi que dans la solitude de La Rivière. Je crois être en enfer lorsque je suis dans la maudite ville de Paris. Mes affaires, dont vous avez la bonté de me parler,
i. François-Victor Le Tonnellier de Breteuil, nommé secrétaire d*État au département de la guerre, le A juillet 1723.
2. Probablement Maurepas, né en 1791 , secrétaire d*État à quatorze ans.
vont toujours de mal en pis, et le chagrin pourrait bien m'avoir rendu malade. Vous devez savoir que M. le duc de Richelieu est actuellement à Forges ; mais je ne crois pas qu'il vienne faire beaucoup d'agaceries aux dames de Rouen. Je lui ai conseillé d'aller vous demander à coucher en allant chez M. le duc de Brancas. La chose sera assez difficile, pai*ce qu'il ^a fait le voyage en berline avec le comte de Heim, qu'il se charge de ramener à Paris.
Je vous dirai pour toutes nouvelles que le poète roi \ s' étant vanté mal à propos d'avoir obtenu une charge de gentilhomme extraordinaire, MM. les ordinaires ont été en corps supplier M. le duc d'Orléans et M. le cardinal Dubois de ne point leur donner pour confrère un homme dont il faut brûler les ouvrages et pendre la personne. M. de Morville ' fut reçu mardi dernier à l'Académie, où il fit un discours très-court. La harangue de M. Malet', qui le reçut, parut très-longue; et» de peur que vous n'en disiez autant de ma lettre, je finis en vous assurant que je suis malade comme un chien, et d'ailleurs la plus malheureuse créature du monde, vous aimant de tout mon cœur.
A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES
28 novembre 1723.
Je vous écris d'une maiu lépreuse ^ aussi hardiment que si j'avais votre peau douce et unie ; votre lettre et celle de notre ami m'ont donné
1. Pierre-Charles Roy, ou Roi, chevalier de Saiat-Michel , poète médiocre et fort satirique. Son meilleur ouvrage est le ballet des Éléments*
"i. Cbarles-iean-Baptiste Fleuriau ,• comte de Morville, ambassadeur en Hollande et en Angleterre , plénipotentiaire au congrès de Cambrai, ministre de la marine et des affaires étrangères. Bfort en 1732.
3. Jean-Roland Malet, gentilhomme ordinaire du roi et premier commis des finances, mort en 1736. On ne lui conmdt d'autre titre littéraire qu'une mauvaise ode qui eut le prix de rAcadémie française.
D'Alembert, dans une note relative à TÉlogc qu'il composa sur ce poôte très-médiocre, lait remarquer que TAcadémie française reçut Malet dans son sein précisément en 1714, année où elle avait couronné l'abbé Dujarri , au préjudice de Voltaire.
4. n était malade de la petite vérole. Sa maladie commença le 14 novembre.
du courage ; puisque vous voulez bien supporter ma gale, je la supporterai bien aussi. Je voudrais bien n'avoir à exercer ma constance que contre cette maladie; mais je suis, au fumier près, dans Tétat où était le bonhomme Job, faisant tout ce que je peux pour être aussi patient que lui, et n'en pouvant venir à bout. Je crois que le pauvre diable aurait perdu patience comme moi si la présidente de Bemiëres de ce temps-là avait été jusqu'au 28 novembre sans le venir voir.
On a préparé aujourd'hui votre appartement; venez donc l'occuper au plus tôt; mais si vos arrêts sont irrévocables et qu'on ne puisse pas vous faire revenir un jour plus tôt que vous ne l'avez décidé, du moins accordez-moi une autre grâce que je vous demande avec la dernière instance. Je me trouve, je ne sais comment, chargé de trois domestiques que je n'ai pas le pouvoir de garder et que je n'ai pas la force de renvoyer. L'un de ces trois messieurs est le pauvre La Brie, que vous avez vu anciennement à moi. Il est trop vieux pour être laquais, incapable d'être valet de chambre, et fort propre à être portier.
Vous avez un Suisse qui ne s'est pas attaché à votre service pour
vous plaire, mais pour vendre à votre porte de mauvais vin à tous les
porteurs d'eau qui viennent ici tous les jours faire de votre maison un
méchant cabaret ; si l'envie d'avoir à votre porte un animal avec un
baudrier, que vous payez chèrement toute l'année, pour vous mal servir
pendant trois mois et pour vendre de mauvais vin pendant douze; si,
dis-je, l'envie d'avoir votre porte décorée de cet ornement ne vous tient
pas fort au cœur, je vous demande en grâce de donner la charge de
portier à' mon pauvre La Brie. Vous m'obligerez sensiblement ; j'ai presque
autant d'envie de le voir à votre porte que de vous voir arriver dans
votre [maison ; cela fera son petit établissement ; il vous coûtera bien
moins qu'un Suisse et vous servira beaucoup mieux. Si avec cela le plaisir
de m' obliger peut entrer pour quelque chose dans les arrangements de
votre maison, je me flatte que vous ne me refuserez pas cette grâce que
je vous demande avec instance. J'attends votre réponse pour réformer
mon petit domestique. La poste va partir ; je n'ai ni le temps ni la force
d'écrire davantage. Thiriot n'aura pas de lettre de moi cette fois-ci; mais
il sait bien^que mon cœur n'en est pas moins à lui.
A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIËRES
20 décembre 1723.
Je reçus votre dernière lettre hier 19, et je me hâte de vous répondre, ne trouvant point de plus grand plaisir que de vous parler des obligations que je vous ai. Vous qui n'avez point d'enfants, vous ne savez pas ce que c'est que la tendresse paternelle, et vous n'imaginez point quel effet font sur moi les bontés que vous avez pour mon petit Henri. Cependant l'amour que j'ai pour lui ne m'aveugle pas au point de prétendre qu'il vienne à Paris dans un char traîné par six chevaux ; un ou deux bidets, avec des bâts et des paniers, suffisent pour mon fils ; mais apparemment que votre fourgon vous apporte des meubles, et que Henri sera confondu dans votre équipage. En ce cas, je consens qu'il proGte de cette voiture ; mais je ne veux point du tout qu'on fasse ces frais uniquement pour ce marmouset. Je vous recommande instamment de le faû*e partir avec plus de modestie et moins de dépense ; Martel est surtout inutile pour conduire ce petit garçon. Je vous ai déjà mandé que vous eussiez la bonté d'empêcher qu'on ne lui fit ses deux mille habits ^ ; ainsi il sera prêt à partir avec vous, et il pourra vous suivre dans votre maiche avec deux chevaux de bât, qui marcheront derrière votre carrosse, et qui vous quitteront à Boulogne, où il faudra que mon bâtard s'arrête.
Le jour de votre départ s'avance, et je crois que vous ne le reculerez pas. Je n'aurai jamais en ma vie de si bonnes étrennes que celles que me prépare votre arrivée pour le jour de Tan.
A M. DE CIDEVILLE
28 décembre 1723.
Déjà de la Parque eoDemie J'avais bravé les rudes coups;
i. C'est-à-dire qu'on ne fit pfts bro€her ou relier les deux mille exemplaires de la Ligue ( Benriade) imprimés par Viret.
Mais je sens aujourd'hui tout le prix de la vie ,
Par Tespoir de vivre avec vous.
Les vers que vous dicta Tainitié tendre et pure, Embellis par Tesprit, ornés par la nature, Ont rallumé dans moi des feux déjà glacés.
Mon génie excité m'invite à vous répondre; Mais dans un tel combat que je me sens confondre ! En louant mes talents , que vous les surpassez ! Je ressens du dépit les atteintes secrètes. Vos éloges touchants , vos vers coulants et doux , S'ils ne me rendaient pas le plus vain des poëtes, M'auraient rendu le plus jaloux.
Voilà tout ce que la fièvre et les suites misérables de la petite vérole peuvent me permettre. Le triste état où je suis encore m'empêche de vous écrire plus au long; mais comptez, monsieur, que rien ne peut m'empêcher d'être sensible toute ma vie à votre amitié, et que je la mérite par ma tendresse et mon estime respectueuse pour vous.