Voy. la lettre précédente
halte quelquefois que vous ne le connaissiez point, car vous ne pourriez plus me souffrir.
Si vous m'écrivez, ayez la bonté de vous y prendre Incessamment ; je ne resterai pas si longtemps à Villars, et je pourrai bien venir vous faire ma cour à Paris dans quelques jours.
Adieu, madame la marquise ; écrivez-moi un petit mot, et comptez que je suis toujours pénétré de respect et d'amitié pour vous.
A Al. J.-B. ROUSSEAU.
23 janvier 1722.
M. le baron de Breteuil m'a appris, monsieur, que vous vous intéressez encore un peu à moi, et que le poème de Henri IV ne vous est pas indifférent; j'ai reçu ces marques de votre souvenir avec la joie d'un disciple tendrement attaché à son maître. Mon estime pour vous et le besoin que j'ai des conseils d'un homme seul capable d'en donner de bons en poésie m'ont déterminé à vous envoyer un plan que je viens de faire à la hâte de mon ouvrage : vous y trouverez, je crois, les règles du poëme épique observées.
Le poëme commence au siège de Paris et finit à sa prise ; les prédictions faites à Henri IV dans le premier chant s'accomplissent dans tous les autres; l'histoire n'est point altérée dans les principaux faits, les fictions y sont toutes allégoriques; nos passions, nos vertus et nos vices y sont personnifiés ; le héros n'a de faiblesses que pour faire valoir davantage ses vertus. Si tout cela est soutenu de cette force et de cette beauté continue de la diction, dont l'usage était perdu en France sans vous, je me flatte que vous ne me désavouerez point pour votre disciple. Je ne vous ai fait qu'un plan fort abrégé de mon poème, mais vous devez m' entendre à demi-mot; votre imagination suppléera aux choses que j'ai omises. Les lettres que vous écrivez à M. le baron de Breteuil me font espérer que vous ne me refuserez pas les conseils que j'ose dire que vous me devez. Je ne me suis point caché de l'envie que j'ai d'aller moimême consulter mon oracle. On allait autrefois de plus loin au temple
d'Apollon, et sûrement on n*en revenait point si content que je le serai de votre commerce. Je vous donne ma parole que, si vous allez jamais aux Pays-Bas, j'y viendrai passer quelque temps avec vous. Si même l'état de ma fortune présente me permettait de faire un aussi long voyage que celui de Vienne, je vous assure que je partirais de bon cœur pour voir deux hommes aussi extraordinaires dans leurs genres que M. le prince Eugène et vous. Je me ferais un véritable plaisir de quitter Paris pour vous réciter mon poème devant lui à ses heures de loisir. Tout ce que j'entends dire ici de ce prince à tous ceux qui ont eu l'honneur de le voir me le fait comparer aux grands hommes de l'antiquité. Je lui ai rendu, dans mon sixième chant, un hommage qui, je crois, doit d'autant moins lui déplaire qu'il est moms suspect de flatterie, et que c'est à la seule vertu que je le rends. Vous verrez, par l'argument de chaque livre de mon ouvrage, que le sixième est une imi-
tation du sixième de Virgile. Saint Louis y fait voir à Henri IV les héros français qui doivent naître après lui ; je n'ai point oublié parmi eux M. le maréchal de Villars; voici ce qu'en dit saint Louis :
Regardez dans Detiain Taudacieux Villars Disputant le tonnerre à Taigle des Césars, Arbitre de la paix que la victoire amène , Digne appui de son roi, digne rival d' Eugène ^
C'était là effectivement la louange la plus grande qu'on pouvait donner à M. le maréchal de Villars, et il a été lui-même flatté de la comparaison. Vous voyez que je n'ai point suivi les leçons de La Motte, qui, dans une assez mauvaise ode à M. le duc de Vendôme, crut ne pouvoir le louer qu'aux dépens de M. le prince Eugène et de la vérité.
Comme je vous écris tout ceci, H*"* la duchesse de SuUi m'apprend que vous avez mandé à M. le commandeur de Comminges que vous irez cet été aux Pays-Bas. Si le voisinage de la France pouvait vous rendre un peu de goût pour elle, et que vous pussiez ne vous souvenir que de l'estime qu'on y a pour vous, vous guéririez nos Français de la contagion du faux bel esprit, qui fait plus de progrès que jamais. Du moins, si on ne peut espérer de vous revoir à Paris, vous êtes bien sûr
1. Ces quatre vers, qui, dans les éditions de la Henriade, portant alors le nom de la iiffue, se trouvaient au sixième chant, font maintenant partie du septième.
que j'irai chercher à Bruxelles le véritable antidote contre le poison des La Motte. Je vous supplie, monsieur, de compter toute votre vie sur moi comme sur le plus zélé de vos admirateurs. Je suis, etc.
A M. THIRIOT