A M. DELAUNAY
8 décembre 17T7.
LB VIEIX MAL%DB TllÉS-MORTIL, Al' BRILLAIT ET SOLIDE ACTECE
Dl PA!«ÉGTEIQIE DE LA PITIÉ.
Oui, la pitié est un don de Dieu; oui, son panégyriste a raison, et d*autant plus qu'il est très-éloquent; car, s*il ne l'était pas, à quoi servirait-il d'avoir raison?
Oui, la pitié est le contre-poison de tous les fléaux de ce monde. Voilà pourquoi Jean Racine prit pour sa devise, dans l'édition de ses tragédies : *(>êoç xai eXeoç, Crainte et pitié; voilà pourquoi on dit à notre messe latine le Kyrie eleison des Grecs. Tous les prédicateurs cherchent à inspirer la pitié pour les pauvres et pour les malheureux; et la plupart de ces orateurs mêmes font pitié.
L'illustre maître de l'assemblée littéraire et fraternelle fera toujours plutôt envie que pitié.
Si je pouvais, dans mon triste état, faire un voyage à Paris, mou plus grand désir serait que le panégyriste de la pitié en eût un peu pour moi.
Pour M. de Villette, il est sans pitié pour sa nouvelle conquête, et ne lui donne pas le temps de respirer.
A M. LE COMTE D'ARGBNTAL.
16 décembre 1777.
Messieurs mes anges, il ne faut qu'une critique vraisemblable, faite par un homme d'esprit et imposant, pour séduire quelquefois les esprits les plus éclairés et les cœurs les plus sensibles. Nous sommes tous dans notre retraite d'un avis absolument contraire au vôtre. Soyez juges entre
vous et nous. On pense ici unanimement que, si Alexis n'était pas coupable, Irène ne serait qu'une dévote impertinente, qui se tuerait par piété.
On pense, et il est très-vrai, que l'exemple de Massinisse, dans la SophonisbCy n'a rien de commun avec Alexis. Autrefois Sophonisbe réussit en Italie et en France. Ce fut même notre première tragédie régulière, et la Sophonisbe de Maîret l'emporta toujours sur la Sophonisbe de Corneille. Les esprits sont devenus depuis beaucoup plus raffinés et moins naturels. La Sophonisbe de Mairet, quoique corrigée avec le plus grand soin , a déplu à une nation qui ne veut point voir un roi traité comme un esclave par un Romain, obligé par ce Romain de quitter sa femme, et se déshonorant par la mort de cette femme même, pour n'être point déshonoré en la voyant traîner en triomphe à la queue de la charrette du vainqueur.
C'est ici tout le contraire. Je vous prie, messieurs les anges, de bien peser cette vérité ; je vous prie de bien sentir que toute la tragédie d'Irfne est d'amour, et d'amour effréné. La mort de Nicéphore n'en est que l'occasion, et n'en est point le sujet. Le cœur ne raisonne point; et une critique de réflexion, quelque plausible qu'elle puisse être, ne détruit jamais le sentiment.
Certainement l'amour d'Irène doit faire cent fois plus d'effet, si ce rôle est Joué par une actrice passionnée, que l'amour de ma petite Idace, laquelle, au bout du compte, n'est qu'une Agnès tragique. Idace est très-honnête ; mais Irène est déchirante, ou je suis fort trompé.
Voici des vers qui m'ont paru nécessaires à cette pièce, et qui semblent satisfaire, autant qu'il m'est possible, à la critique qui s'est élevée chez vous. Ils se ressentent peut-être de ma vieillesse et des douleurs qui me tourmentent. Je les ai faits dans mon lit, dont je ne sors point ; mais, s'ils ne sont pas beaux, ils sont du moins raisonnables. J'avoue qu'ils ne détruiront jamais la censure. On dira toujours qu'Alexis a tort de vouloir épouser Irène immédiatement après avoir tué son mari. Je dirai, comme les autres, qu'il a grand tort, et que c'est ce tort inexcusable que j'ai voulu mettre sur le théâtre. Je dirai que j'ai voulu peindre un homme enivré de sa passion, et non pas un homme raisonnable.
Il y a dans la pièce un raisonneur, c'est bien assez ; et ce raisonneur fait, ce me semble, un assez beau contraste avec le fougueux, l'écervelé,
et le tendre Alexis. C'est un rôle que je voudrais jouer sur mon petit théâtre de campagne, si j'avais vingt-quatre ans au lieu de quatre-vingtquatre.
Ce qui est sûr, mon cher ange, c'est que je vous aime dans ma vieillesse comme je vous aimais quand j'étais mineur.
A M. DE LA HARPE
14 janvier 1778.
Mon très-cher confrère, je suis fâché et honteux qu'on ait montré au salon de la Comédie-Française l'esquisse dont j'aurais pu faire un tableau si j'avais été à portée de vous consulter. Mon dessein n'était point du tout que ce pauvre enfant de ma vieillesse eût à Paris cette célébrité. Théophraste, à cent ans, disait qu'il apprenait tous les jours; et moi je dis, à quatre-vingt-quatre ans, qu'on peut encore se corriger.
La pièce n'avait été faite que pour les noces de votre ami; mais, puisqu'il s'agit aujourd'hui du public, ceci devient une affaire sérieuse. Je ne veux point combattre l'hydre du parterre sans être armé de pied en cap.
De plus, j'aurais bien mauvaise grâce à vouloir passer avant vous. Rien ne serait plus injuste et plus maladroit. C'est à vous, s'il vous plait, à vous exposer aux bêtes le premier, parce que vous êtes un excellent gladiateur; mais j'ai peur que vous ne soyez dégoûté vous-même de cette impertinente arène dans laquelle on est jugé par la plus effrénée canaille, qui ne veut plus que des pièces qui lui ressemblent.
Il me semble que notre chère nation tourne furieusement , depuis quelques années, à l'opprobre et au ridicule en plus d'un genre. J'ai vu la fin du siècle d'Auguste, et je suis déjà dans le Bas-Empire. Vous, qui êtes spes altéra RomcBy faites revivre le bon goût ; combattez hardiment en vers et en prose. Menez les Français tantôt en Sibérie, tantôt dans Babylone; ils trouveront des fleurs partout où vous les conduirez.
Je vous parle très-sérieusement; je ne passerai point avant vous» quoique je sois votre ancien.
M. de Villette est très-sensible à tout ce que vous lui dites de flatteur dans votre lettre. J'espère bien qu'il sera toujours fidèle à sa tendresse pour sa femme et à son amitié pour vous. Vous méritez bien Tun et l'autre qu'on vous aime, et je vous assure que j'en fais bien mon devoir.
J'attends avec impatience la suite de votre réponse à cette Montagu la shakespearienne. Je vous avoue que la barbarie de Debelloi et consorts m'est presque aussi insupportable que la bai-bar ie de Shakespeare. Debelloi est cent fois plus inexcusable , puisqu'il avait des modèles , et que le Gilles anglais n'en avait pas.
Je ne parlerais pas si librement à d'autres qu'à vous ; mais nous sommes tous deux de la même religion , et nous ne devons pas nous cacher nos mystères.
Adieu, mon cher confrère; je vous embrasse de tout mon cœur.