‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 240 sur 246 · A M. LE MARQUIS DE THIBOUVILLE · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE THIBOUVILLE

17 janvier 1778.

Je vous ai écrit hier, illustre et généreux Baron, et je suis forcé de vous écrire encore aujourd'hui, parce que je viens de recevoir tout à l'heure une lettre de vous du 3 janvier, qui apparemment a fait le tour de la France avant de m' être rendue.

Je suis bien plus étonné encore de ce que m'écrit M. d'Argental. Je ne conçois rien à Lekain; je n'entends rien à tout ce qui se passe; je vois seulement que je vous ai une obligation extrême de la chaleur et de la bonté que vous avez mises dans cette ai&ire, qui m'est essentielle. Je vois qu'il faudra que je vienne à Pâques vous remercier, si je suis en vie.

Je n'ai pu lire la ligne où vous me dites : Madame... aura le manuscrit ce matin. Je ne sais point quelle est cette madame : c'est peut-être un monsieur, car il n'y a qu'une M fort mal faite. Je ne suis point étonné que, dans un siècle où tous nos auteurs écrivent pour n'être point

entendus, ceux qui écrivent à leurs amis écrivent pour n'être point

lus.

Je persiste dans la prière que je vous ai faîte de retirer tous les rôles et la pièce, et de mettre le tout dans un profond oubli et dans le feu, jusqu'à ce que je puisse venir vous témoigner ma tendre reconnaissance.

Je soupçonne que le nom que je n'ai pas pu lire est Suard : je soupçonne qu'il en a fait la critique avec M. de Condorcet; je soupçonne qu'elle pourra être imprimée malgré moi dans peu de temps, et que cela serait bien cruel ; je soupçonne qu'il faut absolument que j'y travaille avec la plus grande attention, et que je prévienne toutes les tracasseries que je prévois. Je soupçonne que je serai fort embarrassé.

J'ajoute à tous mes soupçons que je n'ai entendu parier ni de M"* Vestris, ni de M"* Sainval, que je ne connais personne excepté Lekain, qui devrait, par reconnaissance, avoir un peu plus d'attention pour moi.

Je me jette entre vos bras; car, en vérité, vous êtes un homme essentiel. M"* Denis vous fait les plus tendres compliments.

A M. LEKAIN

Ferney, 19 janvier 1778.

Je VOUS avais prévenu, monsieur. Il est vrai que j'avais envoyé à des amis que je respecte l'esquisse d'un ouvrage qui ne convenait guère à mon âge, mais qui, après avoir été fini, et surtout corrigé par un travail assidu, d'après les sages critiques de ces mêmes personnes dont l'amitié m'est si précieuse, aurait pu rendre les derniers jours qui me restent un peu moins désagréables.

J'y travaillais nuit et jour malgré ma mauvaise santé, et j'espérais qu'à Pâques j'aurais pu, par ma docilité et ma déférence à leurs lumières, rendre la pièce moins indigne de vous. Je me flattais même que vous pourriez jouer le rôle de Léonce, qui n'est pas fatigant, et que vous auriez rendu très-imposant par vos talents sublimes.

Les amis respectables dont je vous parle n'ont fait lire à l'assemblée de messieurs vos camarades cette esquisse encore informe que pour avoir vos avis et les leurs, pour m'en instruire et pour que tout fût prêt à Pâques.

Il convient sans doute qu'on remette la pièce et les rôles entre les mains de ceux qui ont bien voulu m'honorer de leur bienveillance dans cette occasion, et qui ont daigné entrer dans les détails de cette affaire.

Les papiers publics disent que vous vous remariez. Je vous en fais mon compliment très-sincère ; je doute de ce mariage , puisque vous n'avez pas daigné m'en instruire.

Si la chose était vraie, je pense que la fatigue de vos noces ne vous mettrait pas dans l'incapacité de jouer l'ermite Léonce, qui n'a pas de ces passions qui ruinent la poitrine, et qui parle de la vertu d'une manière qui semble être assez dans votre goût. Si vous aviez donné ce rôle à un autre, je craindrais de m'y opposer, car je suis très-sûr que vous auriez bien choisi.

J'ai toujours compté sur votre amitié depuis le jour où je vous ai connu dans votre jeunesse. Le temps a fortifié tous les sentiments qui m'attachent à vous. Vous savez trop combien M*""^ Denis et moi nous vous sommes dévoués, pour que nous nous servions ici de la formule ordinaire qui n'a jamais été dictée par le cœur.

Le vieux malade.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

A Ferney, 20 janvier 1778.

Mon cher ange, en voici bien d'une autre! il faut, pour le coup, que je me jette entre les bras de votre providence, de votre sagesse et de cette constante amitié qui fait la consolation de ma vie. Je suis trop jeune , je ne sais pas me conduire, à moins que je ne sois toujours à l'ombre de vos ailes.

J'ai cru qu'il était de mon devoir de vous envoyer la lettre que je

reçois d'un de vos protégés, et la réponse que je lui fais. Je ne doute pas

que vous n'engagiez votre ami M. de Tbibouville à mettre sous ses pieds cet oubli de toutes les bienséances. Je lui mande qu'autrefois M. de Fériol, votre oncle, l'ambassadeur à Constantinople, disait, s'il m'en souvient, qvLÎln'y avait d'honneur ni à gagner ni à perdre avec les Turcs,

Si vous trouvez ma réponse à votre ancien protégé convenable et mesurée, puis-je vous supplier de la lui faire tenir aussi bien que celles que j'ai dû écrire à M. Suard et à M*"' Yestris, et à un M. Monvel qu'on dit avoir beaucoup d'esprit, beaucoup de sensibilité et beaucoup de talents, avec très-peu de poitrine?

Une chose encore bien importante pour moi, c'est de demander trè&humblement pardon à M"*^ votre secrétaire de lui avoir fait écrire des choses qui certainement ne subsisteront pas , car tout ne sera fini que vers Pâques ; et c'est vers ce saint temps que je compte vous apparaître comme Lazare sortant de son tombeau.

Je vous conjure encore plus que jamais de faire retirer la copie qui est peut-être au tripot, et les rôles qui peuvent être chez les tripotenrs et les tripoteuses. Je suis réellement perdu s'il reste dans le monde le moindre lambeau de ces haillons. Vous sentez que la publicité de ces misères est très à craindre : elle arrêterait tout à coup un jeune homme dans le commencement de sa carrière ; mais , soit au commencement , soit à la fin, il est certain que cela me ferait un tort irréparable.

Songez, mon divin ange, que je passe les jours et les nuits à remplir la tâche très-difficile, mais très-nécessaire, que vous m'avez donnée. Songez que je marche sur des charbons ardents. J'ose espérer que je ne me brûlerai pas la plante des pieds, parce que je vous invoquerai en subissant une épreuve qui surpasse mes forces.

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

Mardi matin, 3 féTrier 1778.

Mon cher ange, c'est moi qui vous écris aujourd'hui, ce n'est pas M'"' Denis; c'est moi qui suis désespéré de ne pas accompagner nos voyageurs. J'ai eu la force de faire dix actes, et je n'ai pas celle de faire

cent lieues. L'âme supporte des fatigues que le corps ne soutient pos ; mais, avec le temps, on vient à bout de tout, et, quand les cent lieues mènent dans votre voisinage, on les fait gaiement. Je ne suis pourtant pas trop gai. Un homme de mon âge, qui vient de bâtir quatre-vingtquatorze maisons, qui est ruiné, qui a dix procès et dix actes de tragédie

sur le coi*ps, n'a pas de quoi rire.

Quand est-ce donc que ce pauvre écloppé aura le bonheur de vous embrasser, vous et votre aimable secrétaire? Je vais accompagner M'"* Denis jusqu'à la première poste. Je n'ai pas le temps d'écrire à M. de Thibou ville ; ces dames lui parleront plus éloquemment que moi, et elles arriveront avant ma lettre.

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