‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 25 sur 246 · Une édition des œuvres de Chaulieu · texte numérisé non relu

Une édition des œuvres de Chaulieu

ferez à votre guise. J'ai fait des vers pour la duchesse de Béthune; mais, comme ils sont faits à Forges, où Ton n en a jamais fait de bons, je n'ose vous les envoyer.

A MADAME LA PRÉSIDENTE DE DERNIÈRES

A Forjîes, auguste 1724.

La mort malheureuse de M. le duc de Melun * vient de changer toutes nos résolutions; M. le duc de Richelieu, qui Taimait tendrement, en a été dans une douleur qui a fait connaître la bonté de son cœur, mais qui a dérangé sa santé. Il a été obligé de discontinuer ses eaux, et il va recommencer dans quelques jours sur nouveaux frais. Je resterai avec lui encore une quinzaine ; ainsi ne comptez plus sur nous pour vendredi prochain ; pour moi, je commence à craindre que les eaux ne me fassent du mal après m'avoir fait assez de bien. Si j'ai de la santé je reviendrai à La Rivière gaiement ; si je n'en ai point, j'irai tristement à Paris ; car, en vérité, je suis honteux de ne me présenter devant mes amis qu'avec un estomac faible et un esprit chagrin. Je ne veux vous donner que mes beaux jours et ne souffrir qu'incognito.

Si vous ne savez rien du détail de la mort de M. de Melun, en voici quelques particularités :

Samedi dernier il courait le cerf avec M. le Duc; ils en avaient déjà pris un, et en couraient un second. M. le Duc et M. de Melun trouvèrent dans une voie étroite le cerf qui venait droit à eux; M. le Duc eut le temps de se ranger. M. de Melun crut qu'il aurait le temps de croiser le cerf, et poussa son cheval. Dans le moment le cerf l'atteignit d'un coup d'andouiller si furieux, que le cheval, l'homme et le cerf en tombèrent tous trois. M. de Melun avait la rate coupée, le diaphragme percé, et la poitrine refoulée; M. le Duc, qui était seul auprès de lui, banda sa plaie avec son mouchoir, et y tint la main pendant trois quarts d'heure; le blessé vécut jusqu'au lundi suivant, qu'il expira à six heures

1. Louis, duc de Hdun, mourut ches le duc de Bourbon, à Chantilly, le 31 juillet 17*24.

et demie du matin entre les bras de M. le Duc, et à la vue de tonte la cour, qui était consternée et attendrie d'un spectacle si tragique, mais qui l'oubliera bientôt. Dès qu'il fut mort, le roi partit pour Versailles et donna au comte de Melun le régiment du défunt. Il est plus regretté qu'il n'était aimé; c'était un homme qui avait peu d'agrément, mais beaucoup de vertu, et qu'on était forcé d'estimer.

On nous mande de Paris que M'"* de Villette a gagné son procès en Angleterre, et a déclaré son mariage*. Voilà toutes les nouvelles que je sais. La plume me tombe des mains. Je vous prie de dire à Thiriot que, dès que j'aurai la tête nette, je lui écrirai des volumes, '

A M. THIRIOT

A Foi-ges, 5 auguste 172i.

11 faut encore, mon cher Thiriot, que je passe ici douze jours. M. de Richelieu compte prendre des eaux ce temps-là, et je ne peux pas l'abandonner dans la douleur où il est; pour moi, je ne prendrai plus d'eaux : elles me font beaucoup plus de mal qu'elles ne m'avaient fait de bien. II y a plus de vitriol dans une bouteille d'eau de Forges que dans une bouteille d'encre ; et franchement je ne crois pas l'encre trop bonne pour la santé. Je retournerai sûrement à La Rivière, quand M. de Richelieu partira de Forges. J'y retrouverai probablement quelques exemplaires de l'abbé de Ghaulieu. Je vous donnerai les vers pour M"* la duchesse de Béthune, et vous montrerai un petit ouvrage que j'ai déjà beaucoup avancé et dont j'ose avoir bonne opinion, puisque l'impitoyable M. de Richelieu en est content*. Vous ne me reverrez pas probablement avec une meilleure santé, mais sûrement avec la même amitié. Faites bien la cour à M. et à M""* de Bernières, et à tous ceux qui sont de La Rivière.

i. Avec miiord Boliiigbroke.

% L* Indiscret, comédie.

A M. THIRIOT

Paris, 24 auguste 1724.

Mandez-moi, mon cher ami, si vous avez reçu la lettre que je vous écrivis il y a huit jours, et si M"*® de Dernières a reçu celle oCi je lui rendais compte de mon entrevue avec M. d'Argenson. Je viens de vous faire une antichambre à votre appartement ; mais j'ai bien peur de ne pouvoir occuper le mien. J'ai resté huit jours dans la maison pour voir si je pourrais y travailler le jour et y dormir la nuit, qui sont deux choses sans lesquelles je ne puis vivre; mais il n'y a pas moyen de dormir ni de penser avec le bruit infernal qu'on y entend ; je me suis obstiné à y rester la huitaine pour m' accoutumer. Gela m'a donné une fièvre double tierce, et j'ai été enfin contraint de déguerpir. Je me suis logé dans un hôtel garni, où j'enrage et où je souf&e beaucoup. Voilà une situation bien cruelle pour moi ; car assurément je ne veux pas quitter M'°^ de Berniëres, et il m'est impossible d'habiter dans sa maudite maison, qui est froide comme le pôle pendant l'hiver, où on sent le fumier comme dans une crèche, et où il y a plus de bruit qu'en enfer. Il est vrai que, pour le seul temps qu'on ne l'habite point, on y a une assez belle vue. Je suis bien fâché d'avoû: conseillé à M. et à M'°^ de Bernières de faire ce marché-là; mais ce n'est pas la seule sottise que j'aie faite en ma vie. Je ne sais pas comment tout ceci tournera ; tout ce que je sais, c'est qu'il faut absolument que j'achève mon poème ; pour cela il faut un endroit tranquille, et dans la maison delà rue de Beaune je ne pourrais faire que la description des charrettes et des carrosses. J'ai d'ailleurs une santé plus faible que jamais. Je ci*ains Fontainebleau, Villars et Sulli, pour ma santé et pour Henri IV; je ne travaillerais point, je mangerais trop, et je perdrais en plaisirs et en complaisances un temps précieux, qu'il faut employer à un travail nécessaire et honorable. Après avoû* donc bien balancé les circonstances de la situation où je suis, je crois que le meilleur parti serait de revenir à La Rivière, où l'on me permet une grande liberté et où je serais mille fois plus à mon aise qu'ailleurs. Vous savez

co mbien je suis attaché à la maîtresse de la maison et combien j'aime à V ivre avec vous ; mais je crains que vous n'ayez de la cohue. Mandezmoi donc franchement ce qui en est. Adieu, mon cher ami.

A M. DE CIDEVILLE

Enfm je ne suis plus tout à fait si mourant que je l'étais; à mesure que je renais je sens revivre aussi ma tendre amitié pour vous et augmenter les remords secrets de ne pouvoir vous écrire qu'en prose; je vous verrai bientôt, mon cher Cideville; j'attends avec impatience le moment où je pourrai partir pour la Normandie, dont je fais ma patrie puisqu'elle est la vôtre. Je vous écris d'un pays bien étranger pour moi; c'est Versailles, dont les habitants ne connaissent ni la prose ni les vers. Je me console ici de l'ennui qu'ils me donnent, par le plaisir de vous écrire et par l'espérance de vous voir. Si vos amis se souviennent encore d'un pauvre moribond, je vous prierais de leur faire mille compliments de ma part. Adieu ; soyez un peu sensible à la tendre amitié que Voltaire aura pour vous toute sa vie.

A M. TIIIRIOT.

10 septembre 1724.

Me voilà quitte entièrement de ma fièvre et de mon hôtel garni. Je suis revenu dans l'hôtel Dernières, où le plaisir d'être votre voisin me soulage un peu du bruit effroyable qu'on y entend. Je partirais bien vite pour La Rivière, si ma santé était bien raffermie ; mais je ne suis pas encore dans un état à entreprendre des voyages par le coche. Peut-être, mal gré mon goût pour La Rivière, faudra-t-il que je reste à Paris ; j'y mène une vie plus solitaire qu'à la campagne, et je vous assure que je n'y perds pas mon temps, si pourtant c'est ne le pas perdre que de l'em-

ployer sérieusement à faire des vers et d'autres ouvrages aussi frivoles. Je pourrais bien vous ti-ouver quelques pièces de M. de La Fare, qui sont entre les mains de madame sa fille; mais je ne sais comment le bruit court que ses ouvrages et ceux de M. l'abbé de Chaulieu sont sous la presse ; M"'*^ de La Fare Ta entendu dire et en est très-fàcliée. Vous jugez bien que si, après cela, elle allait voir dans le recueil quelques pièces qu'elle m'aurait confiées, je me brouillerais avec elle et me donnerais un peu trop la réputation de libraire-imprimeur. Je suis ruiné par les dépenses de mon appartement, et, pour surcroît, on m'a volé une bonne partie de mes meubles ; j'ai trouvé la moitié de nos livres égarés. On m'a pris du linge, des habits, des porcelaines, et on pourrait bien avoir aussi un peu volé M'"* de Dernières. Voilà ce que c'est que d'avoir un Suisse imbécile et intéressé qui tient un cabaret, au lieu d'avoir un portier affectionné. Mandez-moi, je vous en prie, si vous n'avez prêté à personne un tome de la réponse de Jurieu à Maimbourg sur le calvinisme. C'est un de nos livres perdus que je regrette le plus, attendu le bien qu'on y dit de la cour de Rome. La solitude où je vis fait que je ne vous manderai pas de grandes nouvelles. J'entends dire seulement par ma fenêtre que le roi d'Espagne est mort de la petite vérole*. Cela ne changera rien aux affaires de l'Europe, mais beaucoup aux siennes. Devenez bien savant dans l'histoire, vous me donnerez de l'émulation, et je vous suivrai dans cette carrière. Il me semble que nous en serons tous deux plus heureux quand nous cultiverons les mômes goûts. J'ai reçu hier une lettre de M""' de Bernières ; dites-lui que je lui suis plus attaché que jamais, et que je donnerai toujours la préférence à son amitié sur toutes les choses dont elle me croit séduit.

A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES

Septembre 1724.

Je loge enfin chez vous dans mon petit appartement, et je voudrais bien le quitter au plus vite pour en aller occuper un à votre campagne ;

1. Louis 1*', roi d'Espagne. Philippe V, son père, qui avait abdiqué la couronne en sa faveur, la reprit après sa mort, arrivée le 31 août 1724.

mab je ne suis point encore en état de me transporter. Les eaux de Forges m'ont tué. Je passe chez vous une vie solitaire ; j'ai renoncé à toute la nature ; je regarde les maladies un peu longues comme une espèce de mort qui nous sépare et qui nous fait oublier de tout le monde ; et je tâche de m' accoutumer à ce premier genre de mort, afin d'être un jour moins effrayé de Tautre.

Cependant, par saint Jean, je ne veux pas mourir M

Je me suis imposé un régime si exact, qu'il faudra bien que j'aie de la santé pour cet hiver. Si je peux vous aller trouver à La Rivière, je vous avoue que je ^erai charmé que vous y restiez longtemps; mais, si je suis obligé de demeurer à Paris, je voudrais de tout mon cœur vous faire haïr La Rivière et vos beaux jardins. Les nouvelles ne sont pas grandes dans ce pays-ci. La mort du roi d'Espagne ne changera rien que dans nos habillements. On dit que le deuil sera de trois mois. M. d'Autrey * se meurt, M'"*" de Maillebois aussi ; je suis sûr que vous ne vous en souciez guère.

A M. THIRIOT

26 lieptembre 1724.

Ma santé ne me permet pas encore de vous aller trouver; je suis toujoui-s à l'hôtel Bemières, et j'y vis dans la solitude et dans la souffrance; mais l'une et l'autre est adoucie par un travail modéré qui m'amuse et qui me console. La maladie ne m'a pas rendu moins sensible à l'égard de mes amis ni moins attentif à leurs intérêts. J'ai engagé H. le duc de Richelieu à vous prendie pour son secrétaire dans son ambassade. Il avait envie d'avoir M. Champot, frère de M. de Pouilli ;

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