‹ Lettres choisies de Voltaire (volume 2)Chapitre 29 sur 246 · A M. L'ABBÉ NADAL · texte numérisé non relu

A M. L'ABBÉ NADAL

(sous LE ROII DE THIRIOT).

Paris, 90 mars 1725.

Tout le monde admire, monsieur l'abbé, la grandeur de votre courage, qui ne peut être ébranlé que par les injustes sifllets dont la cabale du public vous opprime depuis quarante ans. Pour châtier ce public séditieux, vous avez en même temps fait jouer votre Mariamne et fait débiter votre livre des Vestales : pour dernier trait, vous faites imprimer votre tragédie.

Je viens de lire la préface de cet inimitable ouvrage ; vous y dites beaucoup de bien de vous, et beaucoup de mal de M. de Voltaire et de moi. Je suis charmé de voir en vous tant d'équité et de modestie; et c'est ce qui m'engage à vous écrire avec confiance et avec sincérité.

Vous accusez M. de Voltaire d'avoir fait tomber votre tragédie par une brigue horrible et scandaleuse. Tout le monde est de votre avis, monsieur; personne n'ignore que M. de Voltaire a séduit Tesprit de tout Paris, pour vous faire bafouer à la première représentation et pour empêcher le public de revenir à la seconde. C'est par ses menées et par ses intrigues qu'on entend dire si scandaleusetnent que vous êtes le plus mauvais versificateur du siècle et le plus ennuyeux écrivain. C'est lui qui a fait berner vos Vestales \^ vos Machabéesy votre Saûl et votre Uirode. Il faut avouer que M. de Voltaire est un bien méchant homme, et que vous avez raison de le comparer à Néron, comme vous le faites si à propos dans votre belle préface.

Quelques personnes pourraient peut-être vous dire que la ressource des mauvais poètes, monsieur l'abbé, a toujours été de se plaindre de la cabale; que Pradon, votre devancier, accusait M. Racine d'avoir fait

1. Histoire des Vestales, 1 vol. in-12. Les Machabées et Antiochus, dont il est fait meatioQ dans le cours de cette lettre, sont U même pièce de théâtre; elle fut jouée en 1722; et imprimée en 1723. Mariamne fut jouée et imprimée en 1725.

tomber sa Phèdre^ et que Debrie, à qui on prétend que vous ressemblez en tout si parfaitement,

Pour disculper ses œuvres insipides, En accusait et le froid et le chaud : Le froid, dit-il, fit choir mes HéracUdes \ Et la chaleur fit tomber mon Lourdaud, Mais le public, qui n'est point en défaut, Et dont le sens s'accorde avec le nôtre, Dit à cela : Taisez-vous, grand nigaud ; Cest le froid seul qui fit choir Tun et l'autre.

On pourrait ajouter que personne ne peut avoir assez d'autorité pour empêcher le public de prendre du plaisir à une tragédie, et qu'il n'y a que l'auteur qui puisse avoir ce crédit, mais vous vous donnerez bien de garde d'écouter tous ces mauvais discours.

On dit même que ce n'est pas d'aujourd'hui que vous faites imprimer des préfaces pleines d'injures à la tête de vos tragédies sifllées. Quelques curieux se souviennent qu'il y a deux ans vous imputâtes à M. de La Motte et à ses amis la chute d'un certain Antiochas^ et que vous accusâtes M"* Lecouvreur, qui représentait votre premier rôle, d'avoir mal joué une fois en sa vie, de peur que vous ne fussiez applaudi une fois en la vôtre.

Il est vrai pourtant, et j'en suis témoin, qu'à la première représentation de votre Mariamne il y avait une cîibale dans le parterre; elle était composée de plusieurs personnes de distinction, de vos amis, qui, pour vingt sols par tête, étaient venus vous applaudir. L'un d'eux même présentait publiquement des billets gratis à tout le monde ; mais quelques-uns de ses partisans, ennuyés malheureusement de votre pièce, rendaient publiquement l'argent, en disant : « Nous aimons mieux payer et sifller comme les autres. »

Je vous épargne mille petits détails de cette espèce, et je me hâte de répondre aux choses obligeantes que vous avez imprimées sur mon compte.

Vous dites que je suis intimement attaché à M. de Voltaire, et c'est

1. Cette épigramme de J.-B. Rousseau, la douzième du livre UI, dirigée d'abord contn* Debrie, le fut ensuite contre Danchet, auteur, comme lui, d*unc mauvaise tragédie des Hèra" clides. Elle fut jouée en décembre i7tO.

à cela que je me suis reconnu. Oui, monsieur, je lui suis tendrement dévoué par estime, par amitié, par reconnaissance.

Vous dites que je récite ses vers souvent : c'est la différence, monsieur Tabbé, qui doit être entre les amis de M. de Voltaire et les vôtres, si vous en avez.

Vous m'appelez facteur de bel esprit ; je n'ai rien de bel esprit, je vous jure : je n'écris en prose que dans les occasions pressantes, jamais en vers; et l'on sait que je ne suis pas poëte, non plus que vous, mon cher abbé.

Vous me reprochez de rapporter à M. de Voltaire les avis du public ; j'avoue que je lui apprends avec sincérité les critiques que j'entends faire de ses ouvrages, parce que je sais qu'il aime à se corriger et qu'il ne répond jamais aux mauvaises satires que par le silence, comme vous l'éprouvez heureusement; et aux bonnes critiques, par une grande docilité.

Je crois donc lui rendre un vrai service en ne lui celant rien de ce qu'on dit de ses productions. Je suis persuadé que c'est ainsi qu'il en faut user avec tous les auteurs raisonnables; et je veux bien même faire ici, par charité pour vous, ce que je fais souvent par estime et par amitié pour lui.

Je ne vous cacherai donc rien de tout ce que j'entendais dire de vous lorsqu'on jouait votre Mariannie. Tout le monde y reconnut votre style ; et quelques mauvais plaisants, qui se ressouvenaient que vous étiez l'auteur des Machabéesy à'Ilérode et de Saûl^ disaient que vous aviez mis l'ancien Testament en vers burlesques : ce qui est vraiment horribleet scandaleux.

Il y en avait qui,, ayant aperçu les gens que vous aviez apostés pour vous applaudir, et les archers que vous aviez mis en sentinelle dans le parterre, où ils étaient forcés d'entendre vos vers, disaient :

Pauvre Nadal, à quoi bon tant de peine? Tu serais bien sifflé sans tout cela.

D'autres citaient les satires de M. Rousseau, dans lesquelles vous tenez si dignement la place de l'abbé Pic.

Enfin, monsieur, il n'y avait ni grand ni petit qui ne vous accablât de ridicule, et moi, qui suis naturellement bon, je sentsds une vraie peine de voir un vieux prêtre si indignement vilipendé par la multitude. J'en

ai encore de la compassion pour vous, malgré les injures que vous me dites, et même malgré vos ouvrages; et je vous assure que je suis du meilleur de mon cœur tout à vous,

TiRIOT *.

A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES

A Paris, ce 23 juilkt 1725.

Depuis que je ne vous ai écrit, une foule d'affaires m'est survenue. La moindre est le procès que je renouvelle contre le testament de mon père. Les peines que je me donne tous les jours m'ont bientôt ôté le peu de santé que l'espérance de vous voir m'avait rendu. Je mène ici une vie de damné, tandis que Thiriot et vous vous avez l'air d'être dans les limbes à votre campagne. Il n'y a plus d'apparence que je revoie La Rivière-Bourdet. Voilà qui est fait ; il n'y a point de repos pour moi jusqu'à l'impression de Henri IV. Je ne vous dirai point combien la situation où , je me trouve est douloureuse. Vous n'êtes pas assez fâchée de vivre sans moi pour que je vous montre toute mon affliction. Je vous prie seulement de me rendre un petit service dans votre ville de Rouen. Un de vos coquins d'imprimeurs a imprimé depuis peu Mariamtie; j'en ai un exemplaire entre les marins. Si, par le moyen de M. Thiriot, je pouvais savoir quel est l'imprimeur qui m'a joué ce tour, j'en ferais incessamment saisir les exemplaires. Il peut mieux que personne être informé de cela. Je ne lui écris point pour l'en prier ; car je compte que c'est tout un d'écrire à vous ou à lui; et d'ailleurs, en vérité, je n'ai pas un moment de temps. Qu'il me pardonne donc ma négligence, et qu'il ait la bonté, quand il ira à Rouen, de dénicher un peu le faquin qui a donné ma Mariamne. Elle est pleine de fautes grossières et de vers qui ne sont point de moi ; j'en suis dans une colère de père qui voit ses enfants maltraités, et cela m'oblige de faire imprimer ma Mariamnc plus tôt que je ne l'avais résolu, et dans un temps très-peu favorable. 11 pleut des vers à Paris.

1 . Cette pièce est tirée des manuscrits de M. Antoine, artiste sculpteur. \\ est à remarquer que M. de Voltaire a écrit toute sa vie Tirioi le nom deTAiriot ou Thimoi, son ami d'enfance.

kk LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE.

M. de Lamotte veut absolument faire jouer son Œdipe} M. de Fontenelle fait des comédies tous les jours. Tout le monde fait des poèmes épiques; j'ai mis les poèmes à la mode, comme Langlée y avait mis les falbalas. Si vous voulez des nouvelles, messieurs du clergé refusent de payer le cin- (juantième, et je m'imagine que sur cela la noblesse et le tiers état pourront bien penser de même. Les dames du palais partent demain, à l'exception de M'"^ la maréchale de Villars, qui est retenue par une perte de sang. M'"* de Prie a pris les devants avec M"' de Tallard, et avant de partir m'a donné un ordre pour le concierge de sa maison de Fontainebleau, où j'ai un appartement cet automne. Je verrai le mariage de la reine ; je ferai des vers pour elle, si elle en vaut la peine. J'en ferais plus volontiers pour vous, si vous m'aimiez. Voilà le papier qui me manque. Adieu ; je vous aime de tout mon cœur.

A MADAME LA PRÉSIDENTE DE DERNIÈRES

A Paris , à la comédie * ce 20 auguste 1725.

Depuis un mois entier je suis entouré de procureurs, de charlatans, d'imprimeurs et de comédiens. J'ai voulu tous les jours vous écrire, et n'en ai pas encore trouvé le moment. Je me réfugie actuellement dans une loge de comédienne pour me livrer au plaisir de m'entretenîr avec vous, pendant qu'on joue Mariamne et V Indiscret pour la seconde fois. Cette petite pièce fut représentée avant-hier samedi avec assez de succès ; mais il me parut que les loges étaient encore plus contentes que le parterre. Dancourt et Legrand ont accoutumé le parterre au bas comique et aux grossièretés, et insensiblement le public s'est formé le préjugé que de petites pièces en un acte doivent être des farces pleines d'ordures, et non pas des comédies nobles où les mœurs soient respectées. Le peuple n'est pas content quand on ne fait rire que l'esprit ; il faut le faire rire tout haut, et il est difficile de le réduire à aimer mieux des plaisanteries fines que des équivoques fades, et à préférer Versailles à la rue Saint-Denis. Mariamne est enfin imprimée de ma façon, après trois éditions subreptices qui en ont paru coup sur coup.

Ah! ma chère présidente, qu'avec tout cela je suis quelquefois de mauvaise humeur de me trouver seul dans ma chambre et de sentir que vous êtes à trente lieues de moi ! Vous devez être dans le pays de Cocagne. M. Fabbé d'Amfreville, avec son ventre de prélat et son visage de chérubin, ne ressemble pas mal au roi de Cocagne. Je m'imagine que vous faites des soupers charmants; que Fimagination vive et féconde de M"* du Deffand et celle de M. l'abbé d'Amfreville en donnent à notre ami Thiriot, et qu'enfin tous vos moments sont délicieux. M. le chevalier Desalleurs est-il encore ayec vous? 11 m'avait dit qu'il y restei*ait tant qu'il y trouverait du plaisir : je juge qu'il y demeurera longtemps.

Adieu ; je pars incessamment pour Fontainebleau ; conservez-moi toujours bien de Tamitié. Adieu, adieu.

A MADAME LA PRÉSIDENTE DE DERNIÈRES

A Fontainebleau* ce veudrodi 17 septembre 4725.

Pendant que Louis XV et Marie-Sophie-Félicité de Pologne sont, avec toute la cour, à la comédie italienne, moi, qui n'aime point du tout ces pantalons étrangers, et qui vous aime de tout mon cœur, je me renferme dans ma chambre pour vous mander les balivernes de ce pays-ci, que vous avez peut-être quelque curiosité d'apprendi'e. M. de La VrlUière ^ vient de mourir cette nuit à Fontainebleau, et M. le maréchal de Grammont est mort à Paris à la même heure. Us ont assurément bien mal pris leur temps tous deux ; car, au milieu de tout le tintamarre du mariage du roi, leurs morts ne feront pas le moindre petit bruit.

Ces jours passés le carrosse de M. le prince de Conti * renversa en passant le pauvre Martinet, horloger du roi, qui fut écrasé sous les roues, et mourut sur-le-champ. On ne prendra pas plus garde à la mort de MM. de La Vrillière et de Grammont qu'à celle de Martinet, à moins que

i. Le maréchal de Grammont mourut le 16 septembre 1725, et le marquis de la Vrillière dans la nuit du i6 au i7. Aussi cette lettre de Voltaire, datée du 7 septembre dans l'édition deKehl, doit Tètre du i7.

2. Louis-Ârmand de Bourbon, prince de Conti, mort en i727, dans sa trente -deuxième année.

quelqu'un n'ose demander, malgré les survivances, la place de secrétaire d'état et celle de colonel des gardes. Cependant on fait tout ce qu'on peut ici pour réjouir la reine.

La reine fait très-bonne mine, quoique sa mine ne soit point du tout jolie. Tout le monde est enchanté ici de sa vertu et de sa politesse. La première chose qu'elle a faite a été de distribuer aux princesses et aux dames du palais toutes les bagatelles magnifiques qu'on appelle sa corbeille : cela consistait en bijoux de toute espèce, hors des diamants. Quand elle vit la cassette où tout cela était arrangé : u Voilà, dit-elle, la première fois de ma vie que j'ai pu faire des présents. » Elle avait un peu de rouge le jour du mariage, autant qu'il en faut pour ne pas paraître pâle. Elle s'évanouit un petit instant dans la chapelle, mais seulement pour la forme. Il y eut le même jour comédie. J'avais préparé un petit divertissement que M. de Mortemart ne voulut point faire exécuter. On donna à la place Amphitryon et le Médecin malgré lui. ce qui ne parut pas trop convenable. Après le souper il y eut un feu d* artifice avec beaucoup de fusées, et très-peu d'invention et de variété. Au reste c'est ici un bruit, un fracas, une presse, un tumulte épouvantaWe. Je me garderai bien , dans ces premiers jours de confusion , de me faire présenter à la reine; j'attendrai que la foule soit écoulée, et que sa majesté soit un peu revenue de l'étourdissement que tout ce sabbat doit lui causer; alors je tâcherai de faire jouer Œdipe et Mariamne devant elle ; je lui dédierai l'un et l'autre : elle m'a déjà fait dire qu'elle serait bien aise que je prisse cette liberté. Le roi et la reine de Pologne, cai* nous ne connaissons plus ici le roi Auguste, m'ont fait demander le poème de Henri IV ^ dont la reine a déjà entendu parler avec quelque éloge; mais il ne faut ici se presser sur rien. La reine va être fatiguée incessamment des harangues des compagnies souveraines ; ce serait trop que de la prose et des vers en même temps. J'aime mieux que sa majesté soit ennuyée par le parlement et par la chambre des comptes que par moi.

Vous, qui êtes reine à La Rivière, mandez -moi, je vous en prie, si vous êtes toujours bien contente dans votre royaume. Je vous assure que je préfère bien dans mon cœur votre cour à celle-ci, surtout depuis qu'elle est ornée de M'"* du Defland et de M. l'abbé d'Amfreville. Je vous aime tendrement et vous embrasse mille fois. Adieu.

A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES

A Fontainebleau, le 8 octobre 1725.

Je viens de recevoir une lettre sans date de notre ami Thiriot, par laquelle il me mande que vous avez été malade, sans m'en spécifier le temps. Je vous assure que je me trouve bien malheureux de n'avoir pu être auprès de vous. Ce qu'on appelle si faussement les plaisirs de la cour ne vaut pas la satisfaction de consoler ses amis. Soyez sûre qu'il m'est plus doux de partager vos souffrances que de faire ici ma cour à notre nouvelle reine. J'ai été quelque temps sans vous écrire, parce que je n'ai pas ici un moment à moi. Il a fallu faire jouer Œdipe^ Mariamne et l'Indiscret, J'ai été quelque temps à Belebat avec M™* de Prie. D'ailleurs je me suis trouvé presque toujours en l'air, maudissant la vie de courtisan, courant inutilement après une petite fortune qui semblait se présenter à mol, et qui s'est enfuie bien vite dès que j'ai cru la tenir, regrettant à mon ordinaire vous, vos amis et votre campagne, ayant bien de Vhumeur et n'osant en montrer, voyant bien des ridicules et n'osan t les dire, n'étant pas mal auprès de la reine, très-bien avec M"' de Prie, et tout cela ne servant à rien qu'à me faire perdre mon temps et à m' éloigner de vous. Je vais dans ce moment chercher M. de Gervasi ; et, s'il va à La Rivière-Bourdet, je vais bien envier sa destinée. Je vous avertis d'avance, ma chère reine, que M. de Gervasi et tous les médecins de la faculté vous seront inutiles si vous n'avez pas un régime exact, et qu'avec ce régime vous pourrez vous passer d'eux à merveille. Mettez la main sur la conscience, et avouez que vous avez été quelquefois un peu gourmande. C'est un vilain vice auquel je vous ai vue très-adonnée.

Thiriot m'a écrit que votre maudit rhumatisme vous a quittée ; mais n'a-t-il laissé nulle impression? Vos yeux ont-ils beaucoup souffert? ëtes-vous parfaitement guérie ? pourquoi faut-il que vous me négligiez assez pour me laisser ignorer l'état où vous avez été et celui où vous êtes ? Je passai hier tout le soir avec M"** de Lusbourg ^ à parler de vous.

i. C*est sans doute la comtesse de Lutzelbourg, à laquelle Voltaire a écrit beaucoup de lettres.

Elle vous aime de tout son cœur ; elle pense comme moi ; elle aimerait bien mieux être à La Rivière qu'à Fontainebleau. La pauvre femme sèche ici sur pied. On a brûlé sa maison, et on ne parle pas encore de la dédommager. Cela doit apprendre aux particulières à se piquer un peu moins de loger chez elle des reines. M"' de Lusbourg demande justice et ne l'obtient point. Jugez ce qu'il arrivera de moi, chétif, qui ne suis ici que pour demander des grâces. Ah ! madame, je ne suis pas ici dans mon élément ; ayez pitié d*un pauvre homme qui a abandonné La Rivière-Bourdet, sa patrie, pour un pays étranger. Insensé que je suis ! Je pars dans deux jours, avec M. le duc d'Antin, pour aller à Bellegarde voir le roi Stanislas; car il n'y a sottise dont je ne m'avise. De là je retourne à Belebat une seconde fois, avec M'"* de Prie. Ce sera dans ce temps-là à peu près que mes aflaires seront fmies ou manquées. Je ne vous promets plus de venir à La Rivière ; mais seriez-vous bien étonnée si vous m'y voyiez arriver les premiers jours de novembre? Je vous jure que je n'ai jamais eu plus d'envie de vous voir. Je songe à vous au milieu des occupations, des inquiétudes, des craintes, des espérances qui agitent tout le monde en ce pays-ci ; mais vous m'oubliez dans votre oisiveté ; vous avez raison : quand on est avec M™* du Deffand et M. l'abbé d'Amfreville, il n'y a personne qu'on ne puisse oublier. Je les assure de mes très-humbles respects, aussi bien que le maître de la maison. Adieu, ma chère reine ; comptez sur ma respectueuse et tendre amitié pour toute ma vie.

A M. THIRIOT

A Fontainebleau, ce 17 octobre i72o.

Je mérite encore mieux vos critiques que Mariamne^ mon cher Thiriot. Un homme qui reste à la cour au lieu de vivre avec vous est le plus condamnable des humains, ou plutôt le plus à plaindre. J'ai eu la sottise d'abandonner mes talents et mes amis pour des fumées de cour, pour des espérances imaginaires. Je viens d'écrire sur cela une longue jérémiade à M"« de Bernières. Vous auriez bien dû ne pas attendre si

LETTRES CHOISIES DE VOLTAIRE. i9

tard à m'informer des noavelles de sa santé. Réparez cela en ni*écrivant souvent, et surtout en l'empêchant de manger trop.

En vérité, mon cher Thiriot, si M™* de Bernières veut garder un régime exact, je suis sur qu'elle se portera à merveille. Mettez-lui bien cela dans la tête, et qu'elle renonce à la gourmandise et à la médecine. J'ai déjà abandonné tout à fait la dernière, et m'en trouve bien. Si je puis prendre sur moi de me passer de tourtes et de sucreries, comme je me passe de Gervasi, d'Helvétius et de Silva, je serai aussi gras que vous incessamment.

J'ai vu ici un moment le chevalier Desalleurs, qui vint monter sa garde €ft qui s'enfuit bien vite après. Je ne me portais pas trop bien dans ce temps-là : à peine eus-je le temps de lui demander des nouvelles de La Rivière; il m'échappa comme un éclair. Mandez-moi s'il est encore avec vous autres, et s'il jouit de la béatitude tranquille où vous êtes depuis trois mois.

J'ai été ici très-bien reçu de la reine. Elle a pleuré à MariamnCy elle a ri à V Indiscret -^ elle me parle souvent; elle m'appelle mon pauvre Voltaire. Un sot se contenterait de tout cela; mais malheureusement j'ai pensé assez solidement pour sentir que des louanges sont peu de chose, et que le rôle d'un poëte à la cour traîne toujours avec lui un peu de ridicule, et qu'il n'est pas permis d'être en ce pays-ci sans aucun établissement. On me donne tous les jours des espérances dont je ne me repais guère. Vous ne sauriez croire, mon cher Thiriot, combien je suis las de ma vie de courtisan. Henri /K est bien sottement sacrifié à la cour de Louis XV. Je pleure les moments que je lui dérobe. Le pauvre enfant devrait déjà paraître m-4^ en beau papier, belle marge, beau caractère. Ce sera sûrement pour cet hiver, quelque chose qui arrive. Vous trouverez, je crois, cet ouvrage un peu autrement travaillé que Mariamne. L'épique est mon fait, ou je suis bien trompé, et il me semble qu'on marche bien plus à son aise dans une carrière où on a pour rival un Chapelain, La Motte et Saint-Didier, que dans celle où il faut tâcher d'égaler Racine et Corneille. Je crois que tous les poètes du monde se sont donné rendez-vous à Fontainebleau. Saint-Didier a apporté son Clovis à la reine, avec une é'pltre en vers du même style. Roi vient se proposer pour des ballets. La reine est tous les jours assassinée d'odes pindariques, de sonnets, d'épîtres et d'épithalames. Je m'imagine qu'elle

a pris les poètes pour les fous de la cour; et, en ce cas, elle a grande raison ; car c'est une grande folie à un homme de lettres d'être ici. Ils ne donnent du plaisir ni n'en reçoivent. Adieu. Savez- vous que M. le duc de Nevei's^ s'est battu avec M. le comte de Brancas dans la salle des gardes de la reine d'Espagne ? Voilà les seules nouvelles que je sache. Tout ce qui se passe ici est si simple, si uni, si ennuyeux, qu'il n'y a pas moyen d'en parler. Adieu ; je vous embrasse et vous aime.

A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES

A Fontainebleau, ce 18 octobre 1725,

Gervasi va partir pour vous aller voir ; j'en voudrais bien faire autant, mais jamais mon goût n'a décidé de ma conduite. Je me flatte qu'il vous trouvera en bonne santé, et que ce sera un voyage d'ami plutôt que de médecin. Il vous dira toutes les petites nouvelles de la cour, dont je ne vous parle point. Ne m'en sachez pas mauvais gré. J'aime bien mieux, quand je vous écris, vous parler de vous que de ce qui se passe ici. Je suis bien plus inquiet de votre santé, et plus occupé de ce qui vous regarde, que de toutes les tracasseries de Fontainebleau. Je vais demain à Bellegarde; je vous en prie, que je retrouve une lettre de vous à mon retour. M"* Lecouvreur, qui, je crois, vous écrit souvent, me charge encore de vous assurer de ses respects. Elle réussit ici à merveille. Elle a enterré la Duclos. La reine lui a donné hautement la la préférence. Elle oublie, au milieu de ses triomphes, qu'elle me hait. N'allez pas oublier, au milieu de vos rhumatismes, que vous m'avez aimé, et rompez un peu le silence que vous gardez avec moi, ou du moins faites-moi écrire par votre chancelier ; surtout faites-moi savoir combien de temps vous resterez encore à La Rivière. Permettez-moi de saluer tous ceux qui y sont, et d'envier leur destinée ; je n'ose dire de venir la partager, car vous ne m'en croiriez pas; mais si vous restez encore un mois ou six semaines, je viendrai assurément ; mais au nom de Dieu,

i. Philippe-Jules-François Hazarin-Blanciai , mort en 1768; père du Nivernais.

conservez votre santé; elle dépend de vous, je vous le répète encore, beaucoup plus que de tous les médecins du monde. Soyez sobre, et votre santé sera aussi bonne qu'elle m*est chère.

A MADAME LA PRÉSIDENTE DE BERNIÈRES

A Fontainebleau, 13 novembre i725.

La reine vient de me donner, sur sa cassette, une pension de quinze cents livres, que je ne demandais pas : c*est un acheminement pour obtenir les choses que je demande. Je suis très-bien avec le second premier ministre, M. Duvemey. Je compte sur Tamitié de M'"** de Prie. Je ne me plains plus de la vie de la cour ; je commence à avoir des espérances raisonnables d'y pouvoir être quelquefois utile à mes amis; mais si vous êtes encore gourmande et si vous avez encore vos maux d*estomac et vos maux d'yeux, je suis bien loin de me trouver un homme heureux. S'il est vrai que vous restiez à votre campagne jusqu'à la fin de décembre, ayez la bonté de m'en assurer et de ne pas donner toutes les chambres de La Rivière. Les agréments que l'on peut avoir dans le pays de la cour ne valent pas les plaisirs de l'amitié; et La Rivière, à tous égards, me sera toujours plus chère que Fontainebleau. Permettez-moi d'adresser ici un petit mot à notre ami Tbiriot.

Ne croyez pas, mon cher Thiriot, que je sois aussi dégoûté de Henri IV que vous le paraissez de Mariamne. Je viens de mettre en vers, dans le moment, feu M. le duc d'Orléans et son système avec Law. Voyez si tout cela vous parait bien dans son cadre, et si notre sixième ^ chant n'en sera point déparé. Songez qu'il m'a fallu parler noblement de cet excès ^d'extravagance, et blâmer M. le duc d'Orléans sans que mes vers eussent l'air de satire.

Je dis, en parlant de ce prince,

D'un sujet et d'un maître il a tous les talents * ;

i. Actuellement le septième.

2. Ces vers ne paraissent plus dans la Henriade; on les a rétablis dans les yariantes.

Malheureux toutefois dans le cours de sa vie D'avoir reçu du ciel un si vaste génie. Philippe, garde-toi des prodiges pompeux Qu'on offre à ton esprit trop plein du merveilleux. Un Écossais arrive et promet l'abondance , U parle , il fait changer la face de la France. Des trésors inconnus se forment sous ses mains : L'or devient méprisable aux avides humains. Le pauvre, qui s'endort au sein de l'indigence, Des rois à son réveil égale l'opulence. Le riche en un moment voit fuir devant ses yeux Tous les biens qu'en naissant il eut de ses aïeux. Qui pourra dissiper ces funestes prestiges , etc.

Je crois que l'on ne pouvait pas parler plus modérément du système, mais je ne sais si j'en ai parlé assez poétiquement; nous en raisonnerons, à ce que j'espère, à La Rivière. La cour m'a peut-être ôté un peu de feu poétique. Je viendrai le reprendre avec vous. Soyez toujours moins en peine de mon cœur que de mon esprit. Je cesserai plutôt d'être poète que d'être l'ami de Thiriot.

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